Mes Moires n°90
Série Mes Moires n°90, « Palindromes.»
29,7 x 42 cm / 11.7 x 16,5 in
Encres, craies et acrylique sur papier
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Palindromes. Études de lettres à Sèvres où pour la première fois de ma vie, à dix-neuf ans, j'entends lire un passage de la Recherche. Je découvre aussi Lautréamont (le cheveu divin oublié au bordel me plaît beaucoup). À midi je vais seul au café dévorer un croque-monsieur et La République de Platon. Lecture également des Mythologies de Barthes qui pour être franc ne m'intéressera jamais vraiment. Je vais bientôt découvrir Lévinas et par son biais le Talmud, soit un pan de la littérature universelle auquel Barthes - qui en est proche à certains égards comme toute l'équipe de Tel Quel (d'où mon allusion à S/Z dans De l'antisémitisme) - ne prête nulle attention, et qui enseigne un art plus riant (sagacité du sarcasme juif) de jouer avec les textes depuis l'intérieur des textes.
Étude du séminaire de Lacan sur La lettre volée de Poe. Je fais un exposé assez complet sur sa pensée, les autres n'y comprennent rien. Depuis quelques mois je m'intéresse de près à Lacan, le dieu de mon frère aîné. Je l'accompagne à quelques conférences d'un lacanien célèbre à la fac de Saint-Denis. « Je disais un jour au Docteur Lacan : "Un Tel est un vrai con!" Il me répondit: "Oui mais c'est un bon analyste..." » Il a les yeux embués en prononçant les mots « Docteur Lacan. » L'ensemble fonctionne comme une secte, la majorité des auditeurs est du gibier de divan, y compris mon frère qui adule Lacan sans rien en tirer d'autre qu'un déterminisme bas de gamme selon quoi puisqu'on est « parlé », donc pas libre, il n'y a aucune raison de se justifier de sa banalité ignominieuse (inutile par exemple de s'excuser d'avoir brisé quelque chose par un acte manqué). Les hystériques se reconnaissent dans l'obscurité d'un amphithéâtre à un maquillage outrancier, une longue robe à fleurs et l'air énamouré. Je retrouverai le même public ridiculement névrosé au séminaire de Bilboquet. Le mieux c'est encore les citations, les références, les trouvailles cultivées. J'apprends entre autres choses l'étymologie du mot « agenda » qui rejaillira, gréco-hébraïsée, dans Les intérêts du temps. J'apprécie surtout les effets de manche du langage comme le palindrome cubico-magique:
SATOR
AREPO
TENET
OPERA
ROTAS.
Comme ce distique que je découvre par hasard dans un traité de versification:
« Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime Galamment de l'arène à la tour Magne à Nîmes. »
Comme plus tard Ésope reste ici et se repose, En giro torte sol ciclos et rotor igne (à Florence et à la dernière page du Pléiade de Dante), In girum imus nocte et consumimur igni (Debord).
Pour être honnête de Lacan me plaît principalement le réfrigérateur rhétorique, la panoplie de sarcasmes froids. «À deux de ces personnes qu'on appelle des nullités, ce qui dans l'opinion, étudiante tout au moins, ne fait que mieux valoir leur titre à occuper la place de professeur, je disais, il y a bien quelques treize ans: "N'oubliez pas qu'un jour vous donnerez comme sujet de thèse ce que j'écris pour l'instant". Comme d'un vœu qu'elles s'en informassent: où je contrôlerais si le zéro a bien l'idée de la place qui lui donne son importance. » En 68 aux étudiants venus le chahuter: « Quand vous sortez d'ici vous êtes aphasiques. » Ou encore dans Encore: « J'ai rêvé cette nuit que, quand je venais ici, il n'y avait personne. C'est où se confirme le caractère de vœu du rêve. » Citerai son jeu de mots « À l'être succède la lettre » dans la quatrième de couverture de L'impureté de Dieu.

