Mes Moires n°525-536
Série Mes Moires n°525-536, De «Maribel.» à « Pouls.»
130 x 130 cm / 51.2 x 51.2 in
Technique mixte sur papier Arches 300g
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Maribel. Très jolie psychanalyste suisse de 35 ans, blonde aux yeux bleus, beau corps, cul, seins, jambes, peau douce et pâle et un regard un peu triste et désabusé qui m'attire immédiatement. Son autre point commun avec Michelle est une adorable pointe d'accent en français. Elle vit à Zurich, travaille à mi-temps dans un refuge pour drogués. Elle préfère que nous discutions en anglais parce que je parle trop vite pour elle. Elle a vécu huit ans avec un drogué, « l'homme le plus intelligent que j'ai connu, il lisait un livre et s'en souvenait mot à mot pour toujours ». Pourquoi s'intéresse-t-elle aux drogués? Ils sont fascinants, d'une étonnante force noire, auto-destructrice. Elle-même l'est un peu, dit-elle. En quoi ? Par exemple elle fume beaucoup. C'est tout ? Oui. Pas de quoi en faire un drame, dis-je. Moi je trouve que les drogués sont plutôt des gens très faibles. D'ailleurs tout le monde est faible, les hommes sont faibles en général. Là elle est d'accord. Ce qui l'a séduit en moi à cette soirée c'est justement ce qu'elle nomme mon « courage ». Pourquoi? dis-je en rigolant. Parce que tu es venu à moi, tu m'as parlée, après le repas tu es revenu, tu m'as draguée, tu m'as apporté un whisky, tu m'as fait danser, tu étais souriant, détendu, sûr de toi, la plupart des hommes ne sont pas ainsi.
Nous faisons longtemps l'amour chez moi. » « J'adore tes fesses, et tes yeux sombres. »
On échange quand même quelques phrases en français, elle parle couramment, juste moins à l'aise. Une expression revient souvent dans sa bouche, belle comme elle: « C'est clair. » « Je veux dire, c'est clair, je ne te connais que depuis quelques heures, après tout tu es peut-être un pervers! »
Elle trouve que nous allons trop vite. « Tu veux tout dès le premier soir. - Oui parce qu'une fois qu'on a fait l'amour on peut discuter tranquillement, faire mieux connaissance, sinon on ne pense qu'à ça. Et puis il faut faire l'amour une première fois pour pouvoir le refaire après, et à chaque fois c'est mieux que la précédente. » Elle dit: « Ah bon, alors tu crois ça? » avec une petite moue songeuse qui me va droit au cœur.
Elle s'en va au petit matin en me dérobant mon exemplaire annoté des Intérêts du temps. Elle a griffonné le numéro de téléphone chez son frère où elle reste pour le week-end.
Dîner chez Wepler place Clichy le lendemain (fait rarissime, elle me remerciera au petit matin de l'avoir invitée). » « On dit "tomber en colère"? - Non, on dit "entrer en colère". - Et "tomber malade"? - Oui, et "tomber à pic", "tomber amoureux", "tomber enceinte". »
« Pourquoi tu as cet air un peu triste ? - Je n'y peux rien, c'est mes yeux, j'ai les mêmes yeux que mon père, avec des cernes, c'est l'âge. Dès que possible je me fais enlever ces cernes. - Surtout pas, ne change rien, tes yeux sont splendides comme ça, je les aime beaucoup. » Je passe doucement un doigt sur ses cernes d'encre pâle, ça l'émeut.
Nous reparlons du côté noir (dark side) en chacun. Je n'en ai pas, dis-je. Elle ne me croit pas. Mon côté noir, si tu veux, c'est l'écriture et ce mépris immense que je ressens pour l'espèce humaine. Elle comprend, elle pense comme moi. C'est ce qui fait ma force, dis-je. Cela explique pourquoi je ne ressens jamais de haine, je ne perds jamais mon contrôle, je suis toujours de bonne humeur, de là vient mon énergie. L'écriture est mon trou noir et il est tourné contre le monde extérieur. Je me flatte trop, ça lui déplaît. « Tu m'ôtes les compliments de la bouche. Ce n'est pas bien. » Je ne veux pas de compliments, je n'en ai pas besoin, c'est toi qui mérites tous les compliments. Tu passes une bonne soirée ? tu te sens bien ici avec moi ? «Ah hé bien c'est clair, sinon je ne serais pas là. » Alors ça va, dis-je, j'ai mon compliment.
Rue Caulaincourt, je lui fais remarquer que tout à l'heure j'ai réussi à la faire rire. C'est vrai dit-elle en souriant. « Tu ne m'as pas encore embrassée! » Où veut-elle aller? « N'importe où, un café, un bar, une terrasse, une lieu où on puisse s'asseoir, parler et s'embrasser. »
Tout est fermé ou trop éclairé, nous ramenons une bouteille de vodka chez moi. Au lit tandis que dans l'obscurité passe un disque de Billie Holiday, « that was my heart serenating you.. my prelude... to a kiss », je caresse lentement ses épaules, ses bras, ses cheveux, ses seins, son sexe. « Sens comme nous sommes bien, chérie. Savoure le passage du temps. »
À un écrivain qui m'a défendu à la radio.
« Cher Marcelin Chrysostome,
Merci de vos paroles d'or.
À bientôt.
Amitiés et clouage de bec à ces fines-bouches.
SZ
P.S. (pour sourire) Une fessée en pensée à ces gamins qui n'ont pas encore compris que: « J'ai pris un tel plaisir que j'en ai des réserves! » est la maxime des... frigides. CQFD, précisément. »
Orang-Outang. Pierre Cresson à ce dîner, très agressif envers moi. Réfléchissons, il a tout pour être heureux: argent, gloire, femmes, santé. D'où viennent ces sempiternelles attaques creuses, ces provocations à plat, cette aigreur sous-vaseuse? Qu'est-ce qui manque encore à ce primate des lettres?
La fibre bien sûr. Comment n'y ai-je pas pensé!
Sa maîtresse à côté de moi, très belle, très bête, très peu sûre d'elle au fond. Je la désarme un peu par ma gentillesse à toute épreuve, elle a davantage l'habitude du cynisme défait de son Cresson. Comme je tapote sur la table elle pose sa jolie main baguée de diamant et rubis sur la mienne en disant: « Arrête, Pierre a horreur de ça, tu vas te prendre une gifle. » Le mot « gifle » revient au moins dix fois pendant la soirée dans la jolie bouche de la jolie Flo. C'est une obsession, à mon avis ces deux-là entretiennent une liaison sado-maso. J'explique à la belle stressée et touchante ma théorie de l'agressivité des mâles confrontés à la beauté d'une femme, et celle du pardon des offenses. « Il faut savoir prendre toute invective comme une déclaration d'amour renversée. » Cresson exaspéré: « Je crois que je vais vraiment le frapper! »
À un ami journaliste.
« Cher Georges-Marc,
Bravo pour tes radiographiques ortolans. 50 ans de politique française condensés dans une anecdote...
Je te défends partout envers et contre tout le monde ("Si c'est vrai, c'est un chroniqueur de génie! Et si c'est faux c'est encore mieux: un romancier de génie!").
Je t'embrasse.
Pas fâché, pas fâché!
Amitié.
Stéphane »
Astronaute. Prévoir avant même de s'embarquer un boulon explosif pour s'extirper rapidement par le hublot d'une liaison qui tourne mal.
Anti-blabla. La seule phrase qui devrait accompagner la remise d'un manuscrit à un éditeur: « Que votre parole soit oui oui, non non. Ce qu'on y ajoute vient du malin. »
Écouté et aimé. Constellation, Charlie Parker, 1948. « Des pépites de pensée pétillent dans la nuit d'encre ». Mallarmé: « L'intelligence qui met les choses en scène, elle-même. »
À une amie écrivain.
«Chère Cécile,
Merci pour vos vœux dantesques et tous les miens de bonheur et santé.
Je viens de lire un Cahier Céline que je n'avais pas dans lequel il refuse d'échanger des vœux: "Qu'est-ce que ça veut dire Noël, ou la Bonne Année, dans un monde d'Apocalypse? C'est un peu comme si on diffusait de la musique douce dans un abattoir pour adoucir le sort des bêtes de boucherie!"
Il y a aussi beaucoup de choses splendides et pré-debordiennes sur la télé et la publicité. "La télévision achèvera l'esprit de l'homme, comme la fusée lui simplifiera l'existence."
Eh eh.
L'idée de la revue Le coup classique à laquelle votre nom est associé parmi la troupe de choc d'élite fait son chemin.
Je vous embrasse.
À bientôt.
Stéphane »
Acquit de conscience. Bon eh bien j'ai fini par les lire, ces fameux Mots auxquels j'ai eu l'audace de comparer mes Moires. Meilleur que je n'imaginais mais moins bon qu'on ne prétend. Sartre s'introspecte avec une haine de soi mielleuse qui confine au cabotinage. Vieux comédien flagelleant sa cabotineuse jeunesse. « Il n'y a pas de bon père, c'est la règle; qu'on n'en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. » Parle pour toi Oeil-de-Velours! Autres Rivages de Nabokov pulvérise cette insupportable mièvrerie pseudo-virile. Je comprends maintenant comment il a pu influencer toute une génération de juifs honteux. Et ce style métallique fade et froid qui évoque irrésistiblement sa voix de fausset. Même en admettant qu'à chacun ses dégoûts, le manque caractéristique d'humour est un signe majeur qui ne trompe pas. À la même époque Céline écrivait ses ultimes étincelants désopilants chefs-d'œuvre.
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'y a pas photo.
À une jeune poétesse.
« Chère Stéphanie,
Merci pour vos vœux et tous les miens: santé, bonheur, prospérité, rires et poèmes et radios et orgasmes en série.
Je vous embrasse.
Stéphane »
Affinités. Si j'étais vraiment méchant je déciderais une bonne fois de ne plus adresser la parole qu'aux personnes qui ont eu une enfance heureuse.

