Mes Moires n°55
Mes Moires n°55, « Tristesse d’été. »
29,7 x 42 cm / 11.7 x 16,5 in
Craies sur papier noir
Photos non contractuelles, cadre non fourni.
Texte du tableau :
Tristesse d'été. Sophie est la première fille avec qui je fais l'amour. Elle a dix-sept ans, moi quinze. Manifestement elle n'aime pas ça.
Plusieurs heures passées à se caresser et s'embrasser sur le banc de la petite place, à Bougival, près des vergers. Érection dans l'après-midi. Ses longues jambes épilées, ses yeux bleu gris acier. L'été est une lente succession d'après-midi du désir. On baise dans ma chambre fermée à clé sur mon lit à une place. Mes frères tapotent en ricanant à la porte. « Qu'est-ce que vous faites là-dedans! » Pas ça qui la fera jouir. « J'en ai marre de tes frères! » J'essaie de ne pas rire. Elle refuse que je l'embrasse après l'avoir léchée, horreur des substances. Dommage, moi j'aime bien ça. Les meilleurs moments, nos douches ensemble après une bataille de mousse à raser. Ma mère nous voit débarquer dans sa cuisine les cheveux humides comme si de rien n'était. « Bonjour Madame Zagdanski! - Bonjour Sophie. Comment va votre maman ? »
Sa mère ne veut pas qu'elle prenne la pilule, « Tu as le temps. Et puis Stéphane est un peu jeune. » De quoi je me mêle! Tout l'enjeu consiste à lui faire tourner le dos à sa mère. Échec complet. Dans le petit sentier, assis sur l'herbe, elle éclate en pleurs. Brusquement je comprends tout. J'avais cru qu'elle le désirait autant que moi. « Quand je prendrai la pilule on pourra faire tac-tac n'importe où! » Aurai dû prêter l'oreille au mot « tac-tac ». Ma naïveté va mettre un certain temps à décanter. Elle pousse de petits cris quand je la pénètre, j'imagine quelle jouit: « Tu as aimé? - Non, j'ai eu mal! » Elle devient de plus en plus agressive. « Quand t'as mangé du chocolat tu pues la merde! » « J'en ai marre que tu me parles tout le temps de tes frères! » « Arrête de critiquer les Français! Tous les goys ne sont pas antisémites quand même! » « Freud c'est pas tout dans la vie! »
J'observe de près son irritation soutenue en sourdine, exactement comme ma mère avec mon père, comme chez toutes les femmes que je rencontrerai ensuite, mêmes crises de larmes dont je suis évidemment le responsable et auxquelles j'assiste avec une impassibilité qui confine au sadisme tant elles me rappellent celles de ma mère.
Son père, toujours bougon quand je débarque. L'impuissance des pères. Acariâtres ou affidés, sévères ou poupoules, rien à faire, ils ne vous pardonnent pas de l'avoir baisée le premier.