Mes Moires n°315
Série Mes Moires n° 315, « Le T qui retourne tout. »
42 x 59,4 cm / 16.5 x 23.1 in
Aquarelle et liner sur papier
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Le T qui retourne tout. Je redécouvre le Roman de Renart. Quelle mangrove de délices! Une fois qu'on s'est dépétré d'entre les diverses branches, les transcriptions, les éditions, les préfaces, les postfaces, les notules notoires, les glissantes gloses, on rigole d'un bout à l'autre de Maupertuis. Le goupil de mon enfance était évidemment plus débonnaire, une sorte de Jeannot Lapin feuilleté de stratagèmes, plus rouquin que coquin. Celui-ci, l'original, est moins édulcoré. C'est une crapule lubrique, un parjure violeur trompeur et assassin à qui tout ne réussit pas. C'est un régal de se balancer de branche en branche tel un mandrill bigarré et jongleur, de fureter dans les broussailles de ce Roman versifié en ricanant des mièvres jungleries de Kipling en regard du Renart.
La leçon de Renart « qui tant savoit d'engin et d'art » est assez simple. L'existence est essentiellement drolatique. Le viol, le vol, le mensonge, la tromperie, le meurtre, l'usurpation, l'emprisonnement, la mutilation, l'humiliation, les affres de l'existence sont choses risibles au plus haut point. La plus pathétique des catastrophes, observée depuis le cœur de sa forêt d'imbroglios circonstanciés et de plaintives péripéties, est une bouffonnerie extravagante qui ne doit susciter ni l'indignation ni le blâme. Une tique sur le dos d'un dogue n'a nullement la perspective apeurée et douloureusement hurlante du cambrioleur dans la cuisse duquel se cramponnent les crocs du mâtin. La seule façon d'envisager l'animalière humanité remueuse, bavardeuse, trépigneuse, pleurnicheuse, complaigneuse, sautilleuse, guerroyeuse, jugeuse, travailleuse, ricaneuse, assassineuse, copuleuse, piailleuse, pilleuse, dévoreuse, révolteuse, insulteuse, mesquineuse, criailleuse, chantonneuse, asservisseuse, assourdisseuse, insignifieuse, fatigueuse, accableuse, c'est sous un angle dérisoirement comique.
Au pessimisme absolu et glacial de Machiavel, qui évoque déjà le lion et le renard, les auteurs du Roman ajoutent une spire d'audace, un coup supplémentaire de vilebrequin dans la croûte de grimaces narcissiques de l'humaine limace homo sapiens. Non seulement l'espèce est vile, ignoble à vomir, affreuse de grotesques torsions malhabiles, mais en outre elle n'est pas seulement digne qu'on s'en désole. L'homme prête à rire.
Renart dépasse aussi Darwin, en ce sens. Certes, humains abrutis, assoupis en vos miroirs, vous descendez du singe, mais encore du coq, du lièvre, du loup, de l'ours, du lion, du blaireau, du mâtin, du bœuf, de l'âne, de l'escargot, du ver de terre. Vos tergiversations infinies, vos prétentieux discours débiles ne sont à tout prendre que bafouillis sonores, braiments, hurlements, rugissements, caquètements, hululements, glapissements, aboiements, brouhaha disgracieux, blabla baveux, barbant bavardage. Poésie, philosophie, polémique, rhétorique, sophistique, églogue ou tirade, déclamation ou calembour, injure ou bon mot, sorite ou sornette, chaque parole que vous proférez est un canard, chaque son surgi de vos lèvres un abominable couac !
D'où la langue merveilleusement sonore, saccadée, râpeuse du Roman, ce vieux français très consonantique, si peu euphonique, si beau, si mordant, mâchonnant le réel d'une machination à l'autre du goupil, cet argot vigoureux, cette prose époustouflante d'injures et de moqueries: « Pute merdouse, pute vielle, pute teignouse... ».
Chardin, l'auteur de l'inoubliable Raie et d'un troublant Autoportrait aux bésicles, turban blanc, ruban bleu, foulard rose, regard intense, a aussi peint, c'est moins connu, de très ironiques ouistitis: le singe antiquaire, le singe peintre. La tradition vient de Téniers, elle sera reprise par Decamps. Le souriant message est clair. L'homme est un simiesque poseur. Même évidence traduite sur le plan du verbe par Ésope, La Fontaine, Swift, et le Renart.
Étrangement Nietzsche n'aime pas Renart. Il le classe avec Socrate et les juifs dans la catégorie des dialecticiens, des faibles qui usent de leur ruse pour faire ployer les forts. Pas si sûr. Renart et Socrate n'ont rien à voir. Socrate est laid, il convainc d'autant plus aisément que son ramage contredit son plumage. Nul Grec ne pouvait imaginer, voyant cette méduse, qu'elle eût une voix de sirène. C'était le contraste entre l'âme et le corps qui hypnotisait les Athéniens, en cela Nietzsche n'a pas tort. Renart en revanche n'est pas comme chez La Fontaine un pur beau parleur. Après avoir dérobé les anguilles, au marchand qui l'insulte il rétorque: « Seigneur, n'ai soing de noise faire. Or direz ce que vous plaira, Je suis Renart qui se taira. » D'emblée toute la forêt le hait, le craint, le jalouse, Renart est un aristocrate, il se moque ouvertement du pouvoir en persistant dans son être, simplement. Il ne convainc pas, il se contente de vaincre le plus souvent, de perdre quelquefois, de se revancher toujours. Renart n'est pas le moins du monde un philosophe, un idéologue, un penseur: c'est un criminel, il « ovre contre nature ». Comment le génial moustachu a-t-il pu passer à côté de cette inversion des valeurs. À mon avis, la faute en revient à l'étymologie. Pour une fois la philologie a égaré Nietzsche, car Renart vient de Reginhart, « conseiller ». Quelle erreur. Renart, contrairement à ce qu'il dit lui-même (c'est une ruse) ne conseille personne: il sait, et il blouse.
Que sait-il ? Là est la question. Renart sait l'incommensurable, l'incoercible fond de vanité où s'empêtrent les hommes. Renart, c'est La Rochefoucauld (le goupil est aussi un frondeur) moins la politesse. « Renars qui tot siecle abeite », Renart le trompeur universel, celui qui rend le monde stupide, celui qui abêtit la sécularité, qui abrutit le temps, qui sait qu'il ne se passe rien d'autre que l'éternel retour de la connerie, l'aveugle bêtise du sexe. L'une des dernières branches du Roman décrit l'extraordinaire sculpture du roi Connin, l'ami de Renart. C'est un con que le roi creuse sur le sol avec une bêche, dans lequel Renart va faire tomber tous ses ennemis. Il convainc le roi que son œuvre est imparfaite. Pour l'améliorer dans le sens de l'exactitude, il faut transformer l'horrible fente en deux trous, grâce aux lanières en cuir de cerf: exit Brichemer. Puis il faut masquer ce gouffre satanique au moyen d'une crête de coq: Chantecler se voit sacrifié aux lèvres du vagin extraordinaire. Enfin la hure d'Isengrin sert de toison, et Renart obtient sa victoire finale: il fait sombrer ses ennemis dans la vulve du monde!

