RARE p. 79

Série RARE page 79
Imprimante-scanner Canon Pixma MG2550 blanche – Marqueurs Posca PC1 MR Rose, Vert, Rouge, Bleu clair, Bleu, Jaune
Photographies non contractuelles
Texte du tableau :
en Afrique. Ils ondulaient au centre d’une sphère affable fomentée par l’accord de leurs deux voix comme à chaque fois que des Africains devisent quelque part dans le monde. En trois minutes de palabre, ils savaient l’essentiel l’un de l’autre : leurs noms, leurs pays d’origine, les plats qu’on servait au Jalloh Family Corporation (c’était le nom américanisé de leur nganda – « Jalloh » pour Diallo), la date de notre arrivée à New York – que je n’avais pourtant pas encore fixée avec le Canadien… – et ce qui allait sans dire, notre soutien inconditionnel – que je fusse un « beau-frère » blanc avait également été révélé d’emblée – à la pauvre Nafi bafouée.
– L’histoire de ma sœur, que j’ai vue à la télé, là, ça ne m’a pas plu ! Je vais venir, on va en parler… promit Vee.
– Vous connaissez l’adresse ? rétorqua Blake Diallo aussitôt alléché à l’idée de prochaines palabres concernant un sujet qui meublait pourtant toutes ses conversations depuis déjà trois mois.
Vee le rassura, son « beau » avait tout trouvé sur internet. Ils échangèrent encore trois ou quatre salutations de pure courtoisie, comme pour sortir de l’affable sphère ensemble et à reculons, puis ils raccrochèrent.
Décidément, on allait bien rire à New York City…
Tandis que nous nous divertissions tels des enfants au téléphone à Paris, l’équipe de Crook s’affairait à Montréal, préparant la promotion de mon best-seller international imminent. Très vite Peter me transmit un argumentaire détaillé destiné aux médias, témoignant que ces gens possédaient, sinon un sens aigu du marketing édiorial, du moins une impressionnante aptitude au bluff le plus décomplexé. Le titre racoleur provisoirement choisi par Crook était désormais : DSK : L’affaire. Il trompettait en grandes capitales blanches au bas d’une photo de couverture si risiblement favorable à l’ex directeur du FMI qu’elle semblait subliminalement suggérer : « VOTEZ POUR MON SPERME » Vêtu d’une chemise échancrée d’une blancheur tonitruante, la chevelure si impeccablement albuginée qu’il aurait pu se fondre parmi les marquis poudrés lors d’un bal à la cour de Louis XIV, surgissant sur fond obscur dans un halo lactescent, pomponné, peigné, maquillé, souriant, rajeuni, cette photo de DSK – probablement rescapée d’une campagne antérieure – puait la publicité en faveur de l’innocence de ses gonades. Peter Crook, comme tous ceux qui aiment l’argent – ce n’était pas par mélomanie qu’il avait édité son best-seller sur Michael Jackson… –, était plutôt favorable à l’économiste qu’à la femme de chambre. Certains de ses emails, auxquels il joignait des articles de la presse anglo-saxonne accablant la pauvre Peule, me l’avaient bien fait comprendre. Le texte de l’argumentaire qui accompagnait la photo publicitaire du sémillant satyre laissait peu de doutes à ce sujet :
« DSK : L’affaire est un livre hors-norme, comme l’est le scandale planétaire qui implique Dominique Strauss-Kahn. Ancien dirigeant du Fonds Monétaire International (FMI) – une des plus importantes institutions financières au monde, celui que les médias appellent DSK est accusé d’avoir en mai 2011 violé Nafissatou Diallo, une femme de chambre guinéenne de 32 ans, dans un luxueux hôtel new-yorkais. DSK est un économiste français, un avocat d’affaires et un politicien respecté, qui semblait destiné à vaincre Nicolas Sarkozy, l’actuel président français, aux élections présidentielles de mai 2012. Le Time Magazine a qualifié l’affaire DSK de ‘‘procès du siècle’’. Or, désormais, toutes les accusations de Nafissatou Diallo sont remises en question. Plusieurs révélations établissent que cette femme de chambre a menti à diverses reprises et qu’elle entretient des relations avec des délinquants. Selon certaines rumeurs, elle aurait reçu de grosses sommes d’argent pour témoigner contre l’homme politique.
Humilié devant les médias du monde entier, Dominique Strauss-Kahn, ‘‘le futur président français’’, a vu son avenir politique compromis par le District Attorney et les services de police de New York. Exhibé menottes aux poings, placé sous surveillance électronique, libéré au prix d’une caution d’un million de dollars, il a dû démissionner de son poste du FMI. DSK est-il un pervers impulsif, ou simplement victime du zèle des services de police de New York ? Existe-t-il une conspiration politique ourdie contre lui par ses ennemis aux États-Unis et en France ?
S’inspirant de la méthode de ‘‘nonfiction novel’’ de Truman Capote pour De sang-froid, Ace Zed use dans ce roman réel de la liberté littéraire pour pénétrer dans l’intimité de DSK et des protagonistes de cette nouvelle affaire Dreyfus du XXIème siècle. Les lecteurs assisteront seconde après seconde à la scène cruciale qui s’est déroulée le 14 mai dernier dans une suite à 3000 $ d’un grand hôtel de New York. Sexe, médias, pouvoir, justice, argent, mensonges, combines, corruption, élections, conflit Nord-Sud, décalage culturel et judiciaire entre l’Amérique et l’Europe… tels sont les ingrédients de cette tragi-comédie contemporaine avec lesquels Zed trace, sur un mode aussi comique que cruel, une galerie des frasques et des turpitudes de l’ensemble de la classe politique, économique et intellectuelle française, droite et gauche confondues en un seul bourbier de corruption et de scandales à répétition dont les clés sont impitoyablement révélées au lecteur. Le lecteur verra défiler devant ses yeux d’illustres figures françaises et internationales : Nicolas Sarkozy, Liliane Bettencourt, Marine Le Pen, Carla Bruni, Frédéric Mitterand, Bernard-Henri Lévy, Rama Yade, Rachida Dati, Bill Clinton, Roman Polanski, Silvio Berlusconi, Barack Obama et tous les acteurs de la vie politico-économico-culturelle française et internationale des derniers mois. »
La patte de Crook était aussi patente dans le premier paragraphe que la mienne dans le second. Toute la suite de l’argumentaire était signée Ergo. Cela, cette prose éhonteusement publicitaire qui se voulait d’une efficacité américaine me faisait sourire en songeant à la tête qu’allait faire Peter en découvrant l’ensemble du roman. Je n’avais moi-même pas une idée très claire de ce à quoi allait ressembler mon cinquième roman, mais ce serait sûrement très différent de ce qu’ils anticipaient à Montréal…
« Arguments de vente : - Le premierlivre analysant en direct avec minutie le cas de Dominique Strauss-Kahn, et à travers lui toute notre époque. – Une description impitoyable des élites françaises contemporaines. – Un coup d’éclat éditorial dans le contexte des élections présidentielles de 2012.
Cibles de lectorat : - Tous ceux qui veulent en apprendre plus sur le cas de Dominique Strauss-Kahn. – Les amateurs d’intrigues politiques et diplomatiques internationales. – Les intellectuels et les politiciens.
L’auteur : Ace Zed : Ace Zed est un écrivain français prestigieux, notoire pour son irrévérencieuse biographie qui démystifia le plus célèbre des Français : Charles de Gaulle. L’auteur se plonge ici dans l’atmosphère tumultueuse du scandale DSK, usant de son intime connaissance de la France, de sa culture, de ses coutumes, de son histoire et de sa politique nationale et internationale. »
Dans ma candeur, je ne pouvais m’empêcher de me réjouir en découvrant la part pour moi la plus inattendue de cet argumentaire, les prévisions promotionnelles.
« Marketing et publicité : L’auteur, Ace Zed, donnera des entrevues à d’importants réseaux de télévision, radio, journaux, magazines et sur les réseaux sociaux américains, canadiens et québécois. Il fera également une tournée de promotion importante à New York et Los Angeles… »
Le moins incongru était encore le petit cadre informatif concernant les détails techniques :
« Date de sortie : Septembre 2011 Prix de vente : $24.95 Nombre de pages : 272 ISBN : 972-2-89701-071-3 Catégorie : Roman en direct Cahier photo : 16 Droits : Mondiaux Format : 6x9 »
Je relisais tout cela, scruté par l’œil lubrique de DSK dans sa chemise immaculée, et j’éclatais de rire. Ce blabla me ressemblait si peu ! L’idée néanmoins d’aller promener ma vanité en Amérique du Nord, de parader et pontifier au sujet de la France, des Français, de ma littérature et du reste devant des Québécois interloqués ou des Amerloques toqués de mon humour yiddish et de ma verve frenglish… me séduisait grandement. Quant au livre, je ne me faisais aucun souci ; je ne savais pas encore quelle forme le texte allait prendre, mais il me ressemblerait comme deux gouttes d’encre. Cette charmante équipe de communicants canadiens n’était pas en mesure d’influer sur une seule de mes virgules. J’allais traiter de DSK et de cette vaste porcherie planétaire à mon unique manière, avec mes mots et ma tournure d’âme. On allait rire… Ce qui arriverait ensuite, le destin du livre une fois publié, c’était encore une autre affaire qui ne dépendait plus de moi, et dont j’espérais seulement qu’elle se révélerait aussi payante – les 5000 premiers dollars canadiens, équivalant à à peine plus de 3000 euros, venaient enfin d’être virés sur mon compte en banque ! – que divertissante.
Néanmoins je ne désirais pas altérer l’enthousiasme communicationnel de mes nouveaux complices nord-américains, aussi jouais-je débonnairement leur jeu. Je suggérai à Peter et son équipe (l’argumentaire m’avait été transmis par une charmante Sophia…) de modifier quelques tournures, mais surtout je leur proposai de nouvelles photos pour la couverture. Je les avais aisément glanées sur internet (le cloaque cybernétique dégorgeait toutes les informations et les images possibles consacrées à l’affaire), plus dignes selon moi de l’indignité même consubstantielle à cette immense farce. Après tout, il fallait respecter et rendre son dû à la part maudite de cette tragi-comédie, or ce ne serait pas en maquillant le bouc sacrificiel en Prince Sperme – en attifant le vieux pénard déchu en réclame pour Viagra ornant l’entrée d’une discothèque de la Baie des Anges !
Pour ce qui concernait l’iconographie, Peter m’avait mis en contact avec son propre fils, Francis. Il introduisait tous ses mails par un désinvolte « Allo » et les concluait par un familier « A+ », entre lesquels il me gratifiait de sa prose de jeune branleur manifestement sustenté par la boîte de son père pour flouter sa flegmatique incompétence à coups de filtres sur Photoshop… « Il faut bien faire attention avec les menottes si la photo est trop crue ou encore avec un mauvais éclairage cela va nous couper l’envie d’acheter le livre Si on rend la couverture trop tabloïd on va passer je crois à côté de nos grandes ventes ! »
J’essayais de trouver un sens logique à ses phrases, dont la ponctuation semblait elle-même avoir été gommée sous Photoshop… Il m’avait d’abord envoyé une série de montages bâclés où l’on voyait DSK exclusivement à travers l’objectif d’une caméra. Songeant à la belle