Mes Moires n°73
Série Mes Moires n°73, « Intouchable. »
21 x 29,7 cm / 8,3 x 11,7 in
Pastels sur papier noir
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Intouchable. Je reviens en bus du lycée de Clamart à Paris, le soleil est superbe, je pose ma tête contre la vitre, je regarde la ville défiler à reculons. Ce matin j'ai fait ce voyage en pensée pour me préparer à un retour après l'échec mais rien ne ressemble à ce que j'imaginais puisque, par miracle, j'ai mon diplôme.
Ma chance insolente ne m'a donc pas quitté. Comme lorsque je dévalais à vélo la pente menant vers Bréval sans m'arrêter au carrefour après le mur pour conserver mon élan et remonter de l'autre côté. Les automobilistes n'avaient aucun moyen de prévoir que j'allais brûler le stop, j'aurais dû être écrabouillé dix fois, mais non, jamais rien, la route vide dans les deux sens au bon moment, jusqu'au jour où le plombier du coin m'aperçoit débouler à vingt mètres de son pare-choc sur mon petit vélo bleu marine, freine brusquement, me ramène chez mes parents avec une correction.
Comme cet autre jour plus récemment à une soirée, Arnaud et moi avons emprunté deux motos à des copains. Il fait nuit noire, en rase campagne, le phare de la Yamaha que je conduis est cassé. Je distingue au loin ceux d'une voiture qui glissent sur une route perpendiculaire, je ne ralentis pas puisque j'ai la priorité, oubliant que je suis positivement invisible pour le conducteur. Je passe en trombe au croisement, une embardée, son pare-choc à un centimètre de mon corps. À une seconde près j'étais mort, comme mon cousin Lionel fauché par une voiture sur sa mobylette au Havre.
Sur le fil du rasoir ma vie franchit tous les carrefours. Difficile de résister à la tentation de penser que le ciel le désire ainsi. Le nom du hameau sur lequel débouchait ce dangereux croisement à la sortie de Bréval me revient maintenant: « La Justice ».

