Mes Moires n°412-420
Série Mes Moires n°412-420,21 décembre 2018
De «Shhhhhhhhhhhhh.» à « À un jeune dramaturge. »
130 x 130 cm / 51.2 x 51.2 in
Technique mixte sur papier Arches 300g
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Shhhhhhhhhhhhh. Neigé toute la nuit, Paris est molletonné de blanc comme il arrive rarement. Promenade à Montmartre avec Mélany qui boude pour d'obscures, irrépressibles, sempiternelles et incommensurables raisons. Je fais de longues glissades sur le parvis du Sacré-Cœur. J'essaie de la raisonner: « Tu vois c'est cela le bonheur, rien d'autre. »
Chansonnette. « Si rue Simart on s'y marre, rue Marcadet habite un grand dadet. » Son hilarité éraillée d'enfant. Pour cela je l'aime.
Soyons clair. Barrault au téléphone après avoir découvert les 80 premières pages du manuscrit de Mes Moires: « Je suis perplexe pour tout vous dire. On a l'impresion que vous êtes un génie et que tous les autres sont des crétins. Toutes les femmes que vous fréquentez sont des sottes, des névrosées, des frigides, vous lisez plus vite et mieux que tout le monde, vo»s vous masturbez six fois par jour, vous faites du karaté, vous êtes premier de la classe... On se dit: "Il plaisante, ça va finir par se retourner à un moment ou à un autre!", mais non.
- Mais à quoi vous attendiez-vous! dis-je en éclatant de rire.
- On aimerait apercevoir au moins une faille, il n'y en a pas. Tous les grands écrivains révèlent leur faille. Céline que vous prétendez aimer avait sa faille. Même votre ami Nabe, pourtant largement mégalomaniaque dans son genre, ne va pas aussi loin que vous et laisse voir ses failles. Votre faiblesse à vous c'est votre absence de faille. Vous parlez de "puérilité de l'espèce humaine", de "mégalomanie", de "narcissisme", eh bien vous êtes dans la photo mon cher. »
Il avait employé la même expression en signant mon contrat: « Je cherche de jeunes auteurs originaux, audacieux, insolents, qui savent écrire, qui ne dissimulent pas ce qu'ils pensent... Vous êtes dans la photo mon cher! »
Je suis sans doute trop arrogant, trop égoïste, trop impertinent, trop sûr de moi, trop fanfaron, trop sarcastique, trop misanthrope (donc trop misogyne et pour cette raison même d'une indéfectible compagnie enjouée charmante), trop méprisant, trop complaisant, trop satisfait... Je veux bien admettre tous les défauts qu'on me trouvera mais à la fin de l'envoi je touche. Tout est là. Car je ne suis ni incommensurablement puéril, ni narcissique délirant, ni mégalomaniaque aigri. Mes preuves sont faites, textes sur table.
Et vous n'avez encore rien lu.
À un ami écrivain.
« Cher Sollers,
Merci pour ce splendide Cézanne. J'ai beaucoup aimé le passage sur les pensées masques chinois, qui m'a fait penser à un passage de Hölderlin que je venais de lire:
"Les fleurs, il y a,
Non produites par la terre, d'elles-mêmes
Hors d'un sol poreux elles poussent,
Un reflet du jour, il n'est
Pas convenant, celles-là, de les cueillir,
D'or, en effet, se dressent,
Inapprêtées,
Bien sûr, déjà les privées de feuilles,
À des pensées pareilles."
Et aussi ce que vous écrivez sur le temps, la célérité dans la lenteur, sur les sensations, la touche ("Pas touche!"), les baigneuses (le baigneur de la première repro a les coudes ensanglantés, comme un enfant, et des jambes de faune). Les citations sont parfaites. Celles de Heidegger s'éclairent lentement d'elles-mêmes, un peu à la façon dont vous le dites des tableaux de Cézanne: chaque mot devient une fenêtre sur la phrase entière (je pense à celle sur "l'auto-imposition" de la valeur et l'"image conçue", très pré-debordienne)...
L'anecdote Zola, que je ne connaissais pas (les tableaux au placard) est inouïe. Le dialogue sur les réunions littéraires (les tirages) aussi. Le jardinier christique en sage taoïste aussi grand que la montagne est passionnant. Bref, tout est accompli, comme d'habitude.
Sur le mur à ma gauche, pendant que je vous écris ces mots, il y a une repro d'une table avec une conque, une tasse, un citron, un vase, une nappe pliée comme une étole, et une pendule sans aiguilles. Ils vous saluent, comme moi.
À bientôt. »
Illustrations. Un mégalomaniaque aigri c'est cet homme qui vend ses poèmes en maugréant devant les files de cinéma au métro Odéon, qui se vante en pestant que Simone Gallimard lui a promis la postérité posthume et me répond méchamment lorsque je lui cite Mallarmé (« Art, dèche. »): « Mallarmé, c'était un bourgeois! »
Le narcissisme givré c'est ce psychanalyste célèbre qui intente un procès à un jeune photographe pour avoir publié un portrait sur lequel scintille à travers ses pupilles dilatées d'extase le reflet sanguin du flash, se plaignant d'être assimilé de la sorte à un spécialiste de l'hypnose.
La puérilité de l'espèce humaine c'est ma mère prostrée dans son lit, à cinquante-cinq ans, la photo de son père déporté jetée par terre dans un geste de rage et qui pleure en répétant: « Pourquoi m'a-t-il abandonnée ? »
Laboratoire. Faire l'amour à trois femmes différentes en moins de vingt-quatre heures d'intervalle est une expérience littéraire passionnante, proche d'un rituel. Le sexe devient un moulin à prières, le corps un taleth (châle de prières) qu'elles enfilent et se repassent à leur insu (chacune ignore l'existence des deux autres, rien à voir avec la théâtralité froide d'une partouze).
Granet, les danses des sorcières en Chine, « nues et parfumées » elles se passent les esprits comme d'extatiques fardeaux. « Elles attiraient et captaient les âmes séduites, se relayant pour tournoyer une fleur à la main et se passant l'âme et la fleur au moment où, les yeux pâmés, lasses de porter le dieu, l'épuisement les jetait à terre. »
On constate en outre que leur prétendu sixième sens est une risible chimère. Elles sont au contraire d'une cécité totale sur tout ce qui ne les regarde pas. Comme si mes yeux étaient un interrupteur électrique, certaines femmes ne s'animent qu'à la seconde où elles se sentent observées, se reléthargisent dès qu'elles se croient seules.
Sodome et Sodome. Mon ami le génie me demande des nouvelles d'un copain commun. « Ça ne va pas fort, il est englué dans ses problèmes avec ses femmes. - Après tout peut-être que ce n'est pas son truc. »
Méditation. L'Hymne à Aphrodite d'Homère. Aphrodite - que les Grecs désignaient du raccourci affectueux d'« Aphro » - est la déesse du désir. Les fleurs et les herbes poussent sous ses talons, dans son sillage les fauves copulent et les dieux s'éprennent de mortelles. Pour la châtier, plus exactement pour qu'elle ne puisse se vanter de ne pas avoir succombé à cette déchéance du désir dont elle use comme d'un sortilège, Zeus la fait s'énamourer du mortel Anchise. Ils font l'amour, elle le regrette aussitôt (coup classique: les dessins d'atelier du 8.10.64 de Picasso, couples copulants debout, la femme pénétrée cache son visage dans son bras gauche) tandis que lui comprenant enfin qu'il vient de baiser une déesse craint de devenir impuissant. L'enfant de cette union (archétypique en somme - les hommes ne voient rien avant, s'endorment pendant, s'effraient après, les femmes s'en veulent d'avoir cédé malgré elles au désir qu'elles inspirent à d'autres), c'est Énée, de ainos, « affreux », « parce qu'une affreuse angoisse m'a étreinte, pour ce que je me suis laissée choir dans le lit d'un mortel ».
Par contraste, une hétérosexualité qui ne soit pas honteuse consiste à désirer toute femme accessible - belle ou non -, c'est-à-dire toute femme susceptible d'aimer son propre désir, de ne pas s'aveugler avant, de rester tout ouïe pendant, de ne rien craindre ensuite (Anchise annonce le terrorisme du sida).
À un jeune dramaturge.
« Cher Grégory,
Merci pour tes textes que je finis de lire à l'instant. Celui sur le terroriste part d'une excellente idée: parler depuis l'intérieur du crime (invaginer le crime); je le trouve néanmoins encore un peu trop romantique. De la pensée, de la pensée, de la pensée! A mon avis, il aurait mieux valu élaborer une théorie, solide et puissante, de la terreur (pas facile) - ce dont un vrai terroriste est évidemment incapable. Faire de ton terroriste un génie théorique du passage à l'acte, un analyste hors-pair de la généalogie de la terreur sécrétée par la société et dont elle s'arrange, etc. Cela non point sociologique ni philosophique, mais émis depuis le cœur battant de l'acte. Peut-être quelque chose à la Bataille... Le texte sur Tod Browning (c'est le nom d'une arme, non ?) m'a sincèrement donné envie de voir ses autres films dont tu parles. Freaks, je l'ai manqué l'autre jour, et je l'ai vu il y a trop longtemps pour me souvenir des détails, mais tu m'as donné envie de le regarder lentement, ce qui est énorme pour moi, tu le sais. Le refus est très bon. Le plus mûr, me semble-t-il. Et, tactiquement, une pièce est une excellente idée, pour la publication, le fric, la notoriété. Et si tu maintiens le texte tout le temps au même niveau que cet extrait, cela n'a rien de déshonorant du point de vue de ton écriture.
À bientôt.
Stéphane
P.S. La citation du jour est le rapport négatif d'un mouchard qui assista aux spectacles que Sade organisait à Charenton, faisant jouer ses propres pièces aux fous:
"Qu'on se figure une quarantaine d'aliénés, moitié mélancoliques et moité convalescents, placés en amphithéâtre comme des objets de curiosité, exposés aux regards avides d'un public léger, inconséquent et quelquefois méchant... La toile se lève, une intrigue d'amour se développe sous leurs yeux, toutes les passions sont mises en action devant eux et exprimées avec toute l'énergie dont les acteurs sont capables. Quel remède pour les femmes susceptibles d'attaques hystériques! Pour celles dont le délire mélancolique est un amour contrarié ou trahi! Quel effet produisent les saillies d'une gaîté folle sur cet homme que dévore un chagrin profond... Alors ils s'applaudissent de ce que nous osons nommer leur délire; ils rapportent tout ce qu'ils voient à leur passion favorite; seuls ils sont sages avec les acteurs et c'est le public qu'ils regardent comme digne des petites maisons..."
Puis, pour donner un exemple des effets désastreux de la méthode de Sade, il cite l'exemple du fou Trénis à qui Sade fit jouer le rôle d'un Roi, qui le prend au sérieux et considèrera ensuite plusieurs années durant son enfermement comme un crime de lèse-majesté...
"Quant au bal qui a lieu tous les jeudis, c'est une extravagance à laquelle je n'ai rien à comparer: un bal dans une maison consacrée au traitement des aliénés! Cela est bon à l'Ambigu Comique dans La Fille coupable pour amuser des habitués des Boulevards, mais dans une maison de santé où il faut affaiblir les passions qui ont causé le mal, on ne craint pas de les exalter par la réunion des sexes, par l'illusion de la musique, par la danse, les attouchements, les postures etc.....! Et ce sont les femmes dont l'excitation nerveuse est la plus vive, les hystériques, les nymphomanes que l'on fait danser!"
Ciao. »

