Mes Moires n°372-411

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Mes Moires n°372-411

Mes Moires n°372-411

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Série Mes Moires n°372-411, De « Journal intime.» à « À un abruti qui veut écrire un pamphlet contre la Bible. »  
130 x 130 cm / 51.2 x 51.2 in 
Technique mixte sur papier Arches 300g 
     

Photographies non contractuelles, cadre non fourni

Texte du tableau :

Journal intime. Mélany passe ses matinées à retranscrire ses rêves dans son petit carnet.

 

Ouf. Après trois mois de goujaterie dilatoire Bernard Barrault accepte de me mensualiser contre deux manuscrits. À la suite de plusieurs rendez-vous secrets avec une charmante inspectrice spécialisée dans le droit du travail la méthode pour m'extirper de l'Hôtel Diamond est trouvée. Je peux enfin ôter mon déguisement de larbin exploité et repasser mon costume de Superman en envoyant au directeur une lettre qui doit lui sembler tombée de la planète Mars.

« Monsieur,

J'ai reçu seulement avant-hier votre lettre recommandée datée du 6 octobre, et n'ai pu vous répondre plus tôt pour vous fixer un rendez-vous à cause de la grève générale d'hier, mardi 10 octobre.

Je crains malheureusement qu'il ne soit plus temps de se donner des rendez-vous, pour la raison simple que le temps m'est désormais compté heure par heure, littéralement et financièrement, et cela à cause de vos propres atermoiements et de la situation parfaitement intenable qui m'a été faite à l'Hôtel Diamond. Je vais donc vous expliquer clairement les raisons de mon impossibilité de revenir travailler à l'Hôtel.

Lorsque vous m'avez embauché, après une annonce officielle de l'ANPE proposant un emploi à temps complet, soit quatre nuits par semaine ou le week-end en alternance, pour un salaire estimé de 6250 francs brut mensuels, vous m'avez demandé si j'avais de l'expérience dans le métier de veilleur de nuit et j'ai eu l'honnêteté de vous répondre la vérité, à savoir que non. Il me semble que vous auriez pu avoir la courtoisie à ce moment-là de me prévenir qu'il existait certaines clauses de la convention collective hôtelière distinguant les heures de présence et les heures de travail, et que par nuit de douze heures je ne percevrais que l'équivalent de quelques dix heures effectives. L'omission de ce détail, crucial quand on est rémunéré au SMIC horaire, n'est peut-être pas illégale rigoureusement parlant, mais est pour le moins peu honnête, humainement parlant.

D'ailleurs, lorsque je me suis étonné de ne pas retrouver mon compte d'heures en recevant mon premier bulletin de salaire, au début du mois d'août, et vous ai demandé des explications par l'intermédiaire de la réceptionniste Mlle Crouton, vous n'avez pas daigné à ce moment-là m'accorder de rendez-vous ni répondre à mes interrogations. On m'a vaguement promis une explication qui n'est jamais venue.

Comme vous le savez, j'ai toujours parfaitement fait mon travail durant mes deux mois et demi de présence à l'Hôtel Diamond. J'ai accepté de remplacer la réceptionniste de jour régulièrement dans l'après-midi, pour pouvoir grapiller quelques heures supplémentaires et tenter vaille que vaille d'obtenir un salaire tout juste décent, et de toutes façons encore inférieur au SMIC. J'ai néanmoins accepté d'accomplir des tâches qui n'avaient rien à voir avec celles d'un veilleur de nuit, pour vous rendre service et servir l'hôtel, telles que m'occuper du linge sale dans les chambres, vous apporter votre dîner dans votre chambre, ou préparer et servir les petits déjeuners aux clients. Après que vous avez licencié toutes les femmes de ménage de l'hôtel, j'ai, sans faire d'esclandre et sans m'offusquer, décliné une seule tâche à l'instar des autres veilleurs de nuit, et avec raison car elle n'était pas de mon ressort: nettoyer les toilettes et faire le ménage dans le hall, comme vous l'avez militairement exigé par une note de service comminatoire, à nouveau peu courtoise, et sans aucune valeur légale. Un veilleur de nuit ou un réceptionniste n'est pas une femme de ménage.

J'ai donc dû louvoyer en permanence entre des heures de jour et des heures nuit, ce qui est exténuant et n'a rien à voir avec le travail normal d'un veilleur de nuit, sans jamais pouvoir réunir un nombre d'heures suffisant à atteindre le SMIC, ce qui m'était pourtant dû selon le contrat de l'ANPE.

Il a fallu que j'attende encore plus d'un mois, après plusieurs demandes réitérées auprès de Mlle Crouton, pour recevoir sans davantage de détails, outre un contrat antidaté (plus d'un mois et demi après mon premier jour de travail !) et ne correspondant absolument pas à la réalité de mon travail journalier à l'hôtel, une photocopie des conventions collectives et un vague griffonage m'apprenant l'existence d'équivalences horaires dans le métier de l'hôtellerie. Il n'était étrangement pas question, à ce moment-là, de « parler entre nous » comme vous me l'écrivez comiquement dans votre lettre du 6 octobre.

Il m'a donc fallu vous envoyer début septembre une première lettre recommandée, pour vous demander formellement des explications quant au non-respect de votre part du contrat ANPE, ce qui est un problème autrement plus grave que celui de simples équivalences horaires. À ce jour je n'ai toujours reçu aucune explication, et ce problème n'a nullement été réglé. Vous n'avez pas daigné me recevoir dans votre bureau la dernière semaine de septembre, comme vous me l'aviez pourtant promis oralement par un imprécis « Il faut qu'on parle tous les deux, voyons-nous demain... » Le lendemain vous n'êtes pas apparu à l'Hôtel Diamond quand j'y étais, et ma situation absurde et intenable reste inchangée.

Que l'hôtel soit en restructuration ne change rien à l'affaire. Je ne suis pas actionnaire de cet hôtel mais un simple salarié, et l'insuffisance de mon nombre d'heures n'est pas une question de patience mais de survie. Je me suis retrouvé le couteau sous la gorge, endetté auprès de ma propre famille, à cause de toutes vos irrégularités commises en tant qu'employeur, à la suite de vos omissions, de l'impossibilité de vous rencontrer et de vous parler, et des semi-explications nébuleuses griffonnées comme sur un comptoir. Et le planning prévu pour le mois d'octobre ne me laissait pas espérer un changement de ma situation. Mlle Crouton m'a vaguement et officieusement prévenu que vous prévoyiez, pour que j'obtienne peut-être un jour enfin toutes mes heures de travail de nuit, comme cela aurait dû être le cas dès le mois de juillet, de licencier un autre veilleur de nuit, ce qui m'a semblé d'une part hautement improbable, cette personne se trouvant être le frère d'un des propriétaires de l'hôtel, et ne m'a d'autre part pas réjoui, n'ayant pas pour habitude d'obtenir satisfaction au détriment d'autrui. Des salariés ne sont pas des colis qu'on place ici ou là en fonction de la place dont on dispose et en attendant mieux.

Ce n'est donc pas par calcul ni ruse si je ne vous ai pas prévenu avant le 4 octobre de mon refus de revenir à l'hôtel, mais parce que j'ai dû, contraint et forcé par votre attitude, me décider sans plus tergiverser à faire en sorte d'assurer ma survie financière, ce qui est de manière évidente impossible dans le cadre de mon travail à l'Hôtel Diamond.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

Cordialement

Stéphane Zagdanski »

 

Gentil. Josy Eisenberg pour justifier sa générosité: « Quand on a une grande œuvre à écrire on ne doit pas faire de petits boulots. »

 

Surprise.

« Cher Sollers, 

On m'apprend seulement à l'instant que vous faites partie du jury du "Prix Novembre", ce qui résout ma perplexité. Je n'arrivais pas à comprendre comment mon livre avait pu se retrouver sur la liste d'un prix littéraire. Maintenant tout s'éclaire.

Je vous remercie sincèrement pour cette intention qui me touche plus, vous le savez, que tout l'or du monde. »

 

Famille. Nouvelle bonne idée de la civilisation perfectionnée: réunir tous les écrivains français vivants sur une seule photo. L'idée vient d'un portrait réunissant tous les chefs d'État, ce qui aurait dû mettre la puce à l'oreille de tout « écrivain » digne de ce nom. On y trouve donc peu ou prou l'ensemble des charlatans contemporains aussi peu subversifs que permis, le véritable grand écrivain de notre temps ayant bien entendu décliné l'invitation ridicule à apparaître sur ce cliché de famille fantomatique - un vrai poncif gélifié.

Mallarmé dans Igitur: « L'infini enfin échappe à la famille. »

 

Pris homo. Louis Pipelot me refait le coup du Charlus outré à un cocktail. « Tiens, voilà le calomniateur de Proust ! » Il le répète bien haut deux ou trois fois pour que son ami saisisse. L'abruti ne saisit rien et commence un speech sur Sartre en me dévisageant. Je me retiens de demander à Pipelot si la calomnie exactement a consisté à dire que Proust était juif ou hétérosexuel. Je me retiens surtout de lui rappeler cette soirée où il m'avoua qu'il adorait « convertir » les garçons. Plus tard, ivre mort, il me déclarait sa flamme: « Tu dois avoir un beau petit cul toi, je suis sûr qu'il est couvert de poils blonds ! »

Et l'adorable Jean Gueulier, à cette soirée de réveillon, maugréant d'un air féroce que je devrai payer un jour ou l'autre pour mes « théories vaseuses ». « Toi il faudrait qu'un gros vit te défonce l'anus pour t'apprendre à écrire ! »

Quand un seul petit livre provoque de tels effets, c'est gagné.

 

À un historien célèbre.

« Cher Léon Poliakov,

Comment allez-vous?

Merci pour votre lettre. Votre sens de l'humour (il faut en avoir pour aimer mon livre) ne me surprend pas le moins du monde, c'est à mon sens la clé de votre grandeur de "midrachiste" de l'Histoire, et ce qui vous distingue de tous les nombreux autres spécialistes.

Pour la photocopie, si j'ai bien compris, il s'agit en somme de démontrer que ce sont les juifs qui ont inspiré les nazis... Et ces clowns osent s'offusquer que Freud, Marx et vous leur refusiez votre caution. Qu'ils sont lourds ! comme disait Céline à la fin de sa vie. C'est encore la meilleure façon de qualifier la bêtise antisémite.

Encore merci de votre soutien qui me va droit au cœur.

Bien à vous. »

 

Exercices du style. Cinq années d'hébreu quotidien peu ou prou et depuis trois ans je grignote du grec aussi régulièrement que possible.

C'est le geste qui compte.

 

À un jeune professeur.

« Cher Monsieur,

Merci de l'envoi de votre revue et de cet article qu'on m'avait annoncé. Vous avez raison, il n'y a plus de lecteurs, mais y en a-t-il jamais eu, et en avons-nous vraiment besoin ?

Cordialement. »

 

 

Jugement dernier. Le stigmate brun apposé par l'embouchure de sa trompette sur les lèvres d'Armstrong tel un baiser chauffé à blanc. Il mord la queue des mots à pleines dents pour ne laisser s'échapper hors de sa bouche que leur jus de râle rauque.

 

Encore une folle du RU ? Delphine s'avoue un peu détruite. « Il y a plusieurs personnages à l'intérieur de moi: une murène aux yeux rouges tapie dans l'obscurité, prête à mordre. Une petite fille apeurée qui a énormément besoin d'affection. Une femme très forte... » Elle ne se détend lentement qu'à la Paillotte, me laisse l'embrasser par émulation en voyant sa copine et mon copain se pelotter sur la banquette en face de nous. Puis très vite les filles prennent les choses en main. Arrivés chez elle, plus de retenue. Elle m'enfile elle-même un préservatif, les doigts refermés sur mon sexe comme des serres d'oiseau. Elle jouit en balançant violemment la tête de droite à gauche et de gauche à droite sans un mot, en un « NON » muet impénétrable. Lorsque je me retire d'elle la capote a craqué. Elle dit d'une voix très calme: « Bon, il va falloir faire le nécessaire. »

 

Papa pas dupe. Hemingway splendide, interviewé par la NBC à la Finca, répondant au journaliste avec la ponctuation.

 

À un journaliste juif.

« Cher Henri,

Comment allez-vous?

Je reçois seulement votre lettre du 4, très en retard, donc, mais en avance sur le Messie qui poursuit la grêve.

Merci de vos encouragements. Tout cela me passe un peu au-dessus de la tête ces temps-ci car j'achève un roman qui n'a rien à voir avec De l'antisémitisme, je suis déjà loin en pleine mer, dans les parages de la Grèce antique, où je me sens parfaitement bien.

Amicalement. »

 

Comment dire. « Fiancée »? « Amie »? « Épouse »? « Femme »? « Petite amie » ? « Copine »? Mieux : « Je vous présente mon intime. »

 

À la mère d'une ancienne camarade de classe.

« Chère Madame,

Je vous remercie pour votre lettre si aimable. En effet, je me souviens très bien de Corinne, avec qui j'ai été en classe plusieurs années, qui était une excellente élève et une très cordiale et douce jeune fille. Passez-lui le bonjour de ma part.

Il serait un peu long et fastidieux de vous raconter mon itinéraire, mais je n'ai pas lu Élie Wiesel, et la découverte solitaire de Kafka a suffi à me faire aimer Kafka, sans l'aide d'aucun professeur.

Tout ce que je puis vous dire, c'est que je me suis métamorphosé en écrivain le jour où j'ai décidé de quitter la fac pour m'enfermer dans ma tour d'ivoire, bâtie à l'aide de centaines d'heures de lecture et d'écriture, seule méthode d'initiation que je connaisse.

Merci encore de votre gentillesse.

Cordialement. »

 

Roth le Zoulou. Je rencontre à un cocktail une très jolie militante lesbienne brune bouclée californienne d'origine italienne, fan de Simone de Beauvoir, Hélène Cixous, Luce Irigaray... J'accomplis l'exploit de lui résumer mon Proust et mes théories sur Albertine en anglais. Éloge inconditionnel du Jardin d'Éden qu'elle n'a pas lu. Et Philip Roth, elle connaît ? Moue de mépris : « C'est un écrivain ethnique. »

Un beau baiser sur les lèvres avant de partir pour me dire au revoir, aussi simplement qu'un vers de Verlaine.

 

À Joan.

« Chérie,

Merci de te rappeler mon anniversaire aussi précisément que je me souviens de ton corps et de ton esprit. Tu es la plus délicieuse et je t'aime. Je t'embrasse tendrement, ma belle Joan. »

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