Mes Moires n°333-371

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€410,00
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Mes Moires n°333-371

Mes Moires n°333-371

€410,00

Série Mes Moires n°333-371,  « Méthode Saint-Simon... À un ami écrivain»  
42 x 59,4 cm / 16.5 x 23.1 in 
Technique mixte sur papier  
   

Photographies non contractuelles, cadre non fourni

Texte du tableau :

Méthode Saint-Simon. Écris comme si tout le monde était déjà mort. Tes phrases n'ont pas à se soucier de faire plaisir ni peine. Exprime juste ce que tu penses tout en laissant parler ton corps, c'est-à-dire ta joie, laquelle ne vise rien que le rire avisé des siècles.

 

À un ami écrivain.

«Cher Benoît,

Comment vas-tu?

Merci pour ton Requiem, reçu ce matin, alors que j'en finis seulement l'avant-propos (mais je l'ai déjà un peu feuilleté, et ai reconnu la Coda que j'avais beaucoup appréciée dans L'Infini). Je suis vraiment de tout cœur avec toi. Je n'y connais pas grand chose, mais tout cet art contemporain ignoble m'a toujours paru, spontanément, intuitivement, une imposture généralisée. La maxime générale en est "Frigidité!" J'ai toujours immédiatement méprisé quiconque se pâmait en écoutant un ordinateur de Boulez (Symphonie pour grand névrosé, etc.) ou en lisant un Robbe-Grillet (encore récemment, il déclarait que s'il n'avait pas écrit des livres-films, il aurait sans doute violé des petites filles! Bel aveu...) ou en passant devant un étron multicolore de Niki de Saint-Phalle (toute son hystérie puérile résumée dans son nom)...

En espérant te revoir très bientôt, afin que tu me fasses écouter de l'accordéon (l'intrument est en soi, naturellement, très littéraire: plis, souffle, respiration, clavier nacré, drôle de grosse cocotte pneumatique au poumon gorgé de gaîté...).

Amitié et subversion par les classiques.

Stéphane Z. »

 

Cassis. Les mouettes et les cormorans qui tournoient au ralenti au-dessus des falaises. La mer vue d'en haut, le drapé scintillant, les voilà mes Moires, mes déesses indéfiniment fugaces, éphémères comme l'éternité. Le véritable bleu marine, un coucher de soleil rouge sang, un pas de plus et je tombe dans 400 mètres de vide. Toujours cette infime envie de tenter le diable. Et si par miracle j'arrivais à voler.

 

Explication de texte. Une lettre à Joan:

« "Foutre!" en français: un vieux mot (tu le trouves par exemple dans la poésie du 17è siècle, comme chez Malherbe) qui a plusieurs significations. "Baiser", comme dans "Allez vous faire foutre!" (= Go fuck yourself) ; aussi "sperme" comme dans les romans du marquis de Sade: "J'avalai tout son foutre..."; ou, troisième possibilité, dans une exclamation qui signifie quelque chose comme damned! Enseigne cette leçon étymologique à tes étudiants de ma part. »

 

Grenade. Un représentant de chez Julliard: « De l'antisémitisme, c'est un titre dangereux. »

 

Écouté et aimé. Duke Ellington, tous les morceaux de jungle. Thelonious Monk, Well you needn't. Louis Armstrong, Let's do it. Le s prolongé, son léger rire horizontal qui nappe le phrasé. Peanut Vendor. Memories of you. Body and Soul.

 

Maxime du détachement. Ne demande rien, tu obtiendras tout.

 

Idem. Duke Ellington commente la création de son spectacle Jump for Joy. « Ça devait enterrer l'Oncle Tom. »

De l'antisémitisme c'est mon Jump for Joy.

 

Le grand écrivain. Tiens, revoilà Mikmakov. Sa trouvaille du jour est « la déréliction du grand écrivain ». Pas besoin d'avoir l'ouïe très fine pour entendre sonner comme un vœu ardent cette pseudo-constatation sociologique. Il finasse sur l'ambivalence du mot. « Grand » à la Hugo (foule à l'enterrement), et « grand » au sens de penseur-styliste de génie à la Proust et Joyce contre lesquels comme par hasard un de ses romans fait s'insurger les personnages. Pure manœuvre de « petit » écrivain (ou de cinéaste) insistant sur l'anecdotique (perroquet de Flaubert, Mademoiselle Bovary etc.) pour éviter de méditer sur l'auteur en ses hauteurs (c'est-à-dire sa pensée). En somme la maxime mikmakovienne - cousue de fil blanc - est simple: puisqu'à l'évidence ce n'est pas moi, ce ne sera nul autre !

Mikmakov lagarde-et-michardise, comme tout le monde, c'est-à-dire qu'il confond tout: Voltaire et Zola, Baudelaire et Sartre... Il néglige un fait essentiel (qui lui fait manquer le génie de Céline par exemple), c'est que le grand écrivain se caractérise toujours de son vivant par sa clandestinité relative. Et s'il arrive qu'il soit célèbre, ce n'est jamais pour la bonne raison (Hemingway).

Ainsi le grand écrivain de notre temps non seulement n'est pas mort mais il se porte comme un charme. J'ai passé deux heures chez lui avec lui la semaine dernière à discuter technique littéraire. Sur son bureau il y a une grosse loupe à manche (elle apparaît dans un de ses romans), une vieille machine à écrire mécanique, une vieille télé noir et blanc, une photo de Rimbaud, des livres de lui et des autres partout et même par terre. Sur le mur une peinture chinoise verticale représente un long roseau à peine courbé. « Je l'aime bien parce qu'il est tendu. » Avant d'aller déjeuner il me montre un exemplaire de la Hiérarchie céleste de Denys l'Aréopagyte en grec, une édition ancienne reliée qu'il a trouvée par hasard dans la rue. « Croyez-le ou non, il était là pour moi, par terre, il m'attendait. »

Ça les tracasse, le club très très très fermé du « grand écrivain ». Chacun a sa liste, personne n'en a tenté la définition, l'essence du génie comme Baudelaire traque celle du rire. Et faute d'axiome tous les exercices d'admiration ratent l'épreuve, mélangeant mineurs et majeurs, démontrant du coup qu'il ne savent pas faire la différence. Jean-Louis Padeveine, dernier en date, mêle Hemingway et... Drieu la Rochelle! Quel rapport! Le simple fait d'apprécier les deux prouve qu'il n'a pas plus que quiconque la moindre idée de ce qu'est foncièrement un grand écrivain.

Baudelaire, critiquant la liste de poètes de Janin: « Votre paquet de poètes accouplés comme bassets et lévriers, comme fouines et girafes. »

 

À Florence du Pré de la Clairecharmille.

« Chère Florence,

Comment vas-tu?

Il y a à peu près deux années de cela j'ai eu des nouvelles de toi par hasard, par l'intermédiaire du frère de Fabrice Vieillot. J'ai été très heureux d'apprendre que tu étais très heureuse, mariée, avec des enfants.

J'ai toujours hésité à t'envoyer mes précédents livres, et finalement je me décide pour celui-ci. Comme tu le vois, mes thèmes de prédilection n'ont guère évolué. En réalité, on m'a demandé d'écrire ce livre (j'étais en plein dans autre chose) et j'ai accepté, pour ne plus jamais avoir à revenir sur cette sombre question à laquelle me semble-t-il personne n'a jamais rien compris... Tu trouveras page 243 un éloge de l'aristocratie, né principalement de mes lectures, mais aussi en partie du souvenir de nos longues et fougueuses discussions.

Je ne connais pas ton nouveau nom de famille (le nom de Bernard), aussi j'espère que tes parents (vont-ils bien ? et Aude ?) te transmettront sans trouble ce calme bloc ici-bas chu d'un présent ensoleillé en mémoire d'un passé pas si obscur.

Je t'embrasse, en te souhaitant tout le bonheur possible. »

Si tu désires me raconter tout ce qui t'est arrivé depuis ces presque dix années, ce qui me ferait très plaisir, tu peux m'écrire à l'adresse des Éditions Gallimard, ou bien Julliard qui transmettront.

Stéphane »

 

A + B. « Mais comment peux-tu être l'ami de cette crapule antisémite de Nabe! - Fais-moi l'amitié de penser que s'il est mon ami c'est précisément qu'il n'est pas une crapule. »

 

Noyons le poison! Quand le spectaculaire intégré s'en mêle, ça devient carrément grotesque. Un journaliste producteur de télévision amoureux dilettante de la littérature décide de consacrer une série aux plus grands écrivains du vingtième siècle. Excellente idée aussitôt gâtée par le choix purement économique des élus. Il s'agit de durer jusqu'à l'an 2000 à raison d'une émission par semaine, ils ont donc accompli l'exploit de dénicher 256 génies de la modernité. Bien entendu les documentaires sont à peu près tous désastreux. Bien entendu plus l'écrivain est réellement grand plus le film est raté. Inversement plus l'écrivain sera minable meilleure sera l'émission. Le Proust est catastrophique, le Bazin un chef-d'œuvre. Bien entendu.

 

À Michelle.

« J'ai aimé la dernière soirée dans ce bar, quand tout le monde nous entourait et rendait impossible un vrai au-revoir du cœur de mon cœur à tes lèvres et tes délicieux sourcils. Tu sais que tu es mon amour secret mon adorable Michelle. Ne l'oublie jamais. »

 

Mère et fils. « Est-ce que tu m'aimes au moins ? - Comment faire autrement ! - Alors quand est-ce que tu te décides à me faire un enfant ? – Jamais! »

 

Toujours vrai. Dans De l'antisémitisme, cette maxime essentielle passée absolument inaperçue : « Ne jamais rien attendre de personne est toujours le meilleur moyen d'être parfois agréablement surpris. »

 

Lavasse & Roublard. Rien n'a changé depuis l'époque où je décryptais la bêtise professorale dans les commentaires du Lagarde & Michard. Mélany prépare un cours particulier, elle me montre les exercices proposés dans une édition scolaire de Candide : « De quel effet pourrait être dans un Candide transposé en dessin animé par exemple, l'insertion de séquences d'actualités filmées ou de diapositives documentaires ? »

Comme le stalinisme ou le nazisme, l'abrutissement multimédiatique généralisé s'impose d'avance dans les cervelles. Le fascisme ne « passe » jamais, il ne fait que réintégrer ses pénates.

 

Première télé. Le décor du studio, censé illustrer mon livre, est constellé d'étoiles jaunes sur une muraille de moniteurs. L'interviewer, juste avant l'enregistrement: « Un caméraman trouve ça d'assez mauvais goût, il m'a dit que ça faisait arbre de Noël. Ça vous gêne vous ? »

Ma mère: « J'ai eu un choc. Et puis j'ai pensé à mon père, je me suis dit que là où il est il t'endendait parler, et qu'il devait être heureux parce que tu parlais pour lui. »

 

Palinodies. Il m'injurie dans un magazine sans citer mon nom afin d'éviter le droit de réponse. Nous nous retrouvons dans les couloirs de la télé: « J'espère qu'on vous a informé que cette phrase dans l'interview a été rajoutée par le journaliste, je n'ai jamais dit ça de vous ! » L'émission a lieu, il en profite pour dire beaucoup de mal de De l'antisémitisme, ne dissimulant même pas sa grossière jalousie (première page du Monde des livres), puis, sitôt les caméras éteintes: « C'est dommage, je n'ai pas eu assez de temps pour parler de votre livre, j'avais aussi beaucoup de choses positives à en dire, il est très riche, original... »

 

Dédicace à Roth.

« Je sais que vous ne lisez pas le français mais je tenais à vous envoyer ce livre de moi fraîchement paru, On antisemitism, comme un symbole, pour vous dire que si je suis en mesure d'utiliser les mots comme des missiles (words as weapons) contre la Calomnie et quelques autres habitudes humaines, c'est parce que vos admirables livres ont été, parmi d'autres, la plus subtile école de guerre qui se pouvait fréquenter. Excusez mon langage enfantin mais écrire en anglais revient à jouer de la guitare avec la langue.

J'espère vous rencontrer un beau jour.

Je vous souhaite une bonne journée. »

 

Cahin-caha. Elle prononce cinq fois mon nom à chaque fois d'une manière erronnée différente. « Stéphane Zaganski » « Stéphane Zadanski » etc.

Souvenir de Christian, notre professeur de karaté : « Maintenant, pour s'assouplir, chacun va essayer de former les lettres de son nom avec son corps. Alors toi, Jaglanski, t'es dans le caca ! »

 

Pragmatique. Une bourse du Centre National des Lettres me sauverait la mise pendant un an. Les horripilants détails administratifs réglés je pars dans le Sud.

Seule lueur, l'efficace sollicitude de Sollers comme à son habitude donnant à chaque service qu'il rend la grâce, l'élégance, la discrétion, la prestesse d'un coup de fleuret.

 

Vacances pourries. Crise d'hystérie de Mélany à Bandol hurlant toute la nuit recroquevillée dans un coin du palier au premier étage. Il paraît que je ne suis pas gentil, que je fais la tête. En réalité je commence à être un peu anxieux à propos de la bourse. Dans un éclair de lucidité je me suis souvenu de ma lettre sarcastique envoyée peu après mon Céline au même CNL pour témoigner mon mépris de leur argent que j'attends désormais le couteau sous la gorge.

Prions pour qu'ils soient amnésiques.

 

Ça ne se discute pas. Une autre émission grand public, débat sur le thème du courage: les pompiers, les alpinistes, les toreros, et moi qui ai droit à deux minutes après l'intervention d'un marin-sauveteur. « Un écrivain est comme le bateau de monsieur: insubmersible et auto-redressable. » Je cite Baudelaire: « Il faut être un héros et un saint pour soi-même. » Regard vitreux du présentateur.

 

À un philosophe.

« Cher Bernard Sichère,

Comment allez-vous ?

Merci de votre lettre et de vos réflexions. Il faudrait en discuter en détails mais, pour aller vite: je ne suis pas athée, c'est le judaïsme qui l'est, au sens où l'entend Lévinas (l'athéisme c'est la distance, l'inverse de la crédulité, si vous voulez). Le Nouveau Testament comme vaste parabole est évidemment une conception typiquement juive du texte comme corps de Dieu. Le NT est le corps du Fils. À  mes yeux, c'est un plus bel hommage de considérer l'Évangile comme un roman que de le prendre à la lettre pour un témoignage historique. Je le pense également de l'AT, et c'est aussi un peu, par exemple, l'idée de Dante (Paradis, IV, 43-48). Il suffit de redéfinir théologiquement le roman, la parabole n'étant selon moi qu'une métaphore amplifiée.

Nous aurions beaucoup de choses à nous dire sur Israël et sur le reste, mais je ne veux pas abuser de votre temps, et vous remercie à nouveau de votre lecture si intelligente et attentive. C'est rare, donc précieux.

Amicalement. »

 

Censure sine qua non. Une bombe explose dans mon été. Le CNL, mollement convaincu par mes quatre livres et mon projet (Vingtième siècle), renvoie mon cas à la prochaine session, dans six mois. Ont-ils en mémoire ma farce d'il y a deux ans ? Ou bien comparés aux œuvres des innombrables génies qu'il sustentent communément mes écrits ne leur semblent pas si dignes d'un coup de pouce de quatorze briques ? Ou suis-je simplement rattrapé par mes trois vieilles copines, les érinyes « Fine-Bouche » « Incompétence » et « Aigreur diffuse », filles de « Haine de soi » et de « Dépit fervent » ?

 

Chômeur. Retour en catastrophe à Paris, inscription à l'ANPE où je sollicite un emploi de veilleur de nuit en songeant à Faulkner. Dans la file d'attente il y a une jolie blonde à qui j'oublie de sourire et que je néglige de draguer. C'est dire si je suis soucieux.

 

Dernier résidu de vanité. Un hôtel de Pigalle cherche d'urgence un employé. Je fais lire à mon père le CV que j'ai préparé. « Pourquoi tu précises que tu es écrivain ? - C'est ce que je suis. - Refais-le et mets : "Collaborateur de la maison Gallimard." - Et si on me demande ce que je fais exactement à la "maison Gallimard". - Tu réponds que tu écris des livres pour eux. - C'est le mot "écrivain" qui cloche ? - Exactement. »

 

De quoi je me mêle. Récapitulons. Un quatrième livre fracassant à peine paru, télés radios articles, et me voilà pour je ne sais quelle durée veilleur de nuit à l'Hôtel Diamond, rue de Dunkerque, Paris 9ème. Réaction hilare d'à peu près tout le monde: « Vous mettrez tout cela dans un roman. »

 

Cauchemar. Grain de sable dans mon beau plan faulknerien: je suis l'homme des levers de soleil, incapable d'écrire la nuit. Après avoir fait un peu de grec et lu Thucydide je m'écroule de fatigue à deux heures du matin sur le canapé en skaï noir du hall. Des ombres menaçantes passent la porte d'entrée, s'approchent de mon corps allongé, une chape de brume ensommeillée me cloue au divan, je n'arrive pas à ouvrir complètement les yeux, je distingue leurs jambes maintenant, à quelques centimètres de moi, qui sont ces silhouettes d'encre ? des cambrioleurs ? des voyous ? ouvre les yeux bordel ! ouvre les yeux, mets-toi debout, défends-toi. Je me réveille en sursaut, quatre heures vingt-deux, aucun bruit hormis le cliquètement de la pluie tombant par le vasistas brisé dans la cuisine. À cinq heures il faudra sortir les poubelles sur le trottoir, à sept préparer les tables des petits déjeuners, attendre Abdel qui vient me remplacer à huit en comptant une à une comme des gouttes de sang les dernières secondes.

 

Destin. Je n'arrive même pas à être surpris par cette situation surréaliste. Étrange impression de justesse, au fond. Comme si c'était le contenu de ces dernières années qui était sinon usurpé du moins illogique. Ces mille compliments, cette admiration agacée généralisée, les regards respectueux dans les cocktails, les articles fielleux et dithyrambiques, les lettres de fans, les contrats en un tour de main (le dernier équivalait à sept mois d'un veilleur de nuit), la gratuité des heures.

Tant de pommade t'avait ramolli. Te revoilà dos au mur comme autrefois, et c'est bien. Après tout c'est la meilleure position pour ta nuque raide.

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