Mes Moires n°299
Série Mes Moires n°299, « Contre-attaque.»
130 x 130 cm / 51.2 x 51.2 in
Pastel, encre et acrylique sur papier Arches 300g
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Contre-attaque. Je lis par hasard un article du grand spécialiste de l'holocauste Marrus, proclamant peu ou prou la fin de l'antisémitisme. Texte parfait au sens où il illustre par l'absurde toutes mes théories. Je saisis ma chance, je vais donner ma version originale et profondément pessimiste du phénomène. Benamou n'en veut pas pour Globe (« Pas d'actualité! »). Je l'envoie à Libé sans espoir. Trois semaines plus tard mon texte paraît dans la rubrique Rebonds.
« THÉOLOGIE DE L'ANTISÉMITISME » Le meilleur moyen de ne rigoureusement rien comprendre au phénomène ultra-complexe de l'antisémitisme, c'est encore de partir des juifs. « Les juifs sont ceci », « les juifs sont cela », « les juifs firent ainsi », « les juifs se sont comportés comme ça »... Autant avertir ceux qui n'en seraient pas résolument convaincus: depuis toujours les juifs sont des gens absolument comme les autres. Ni plus ni moins « gens » que les autres. Pour le dire autrement, les juifs sont comme les papillons: il y en a de toutes les couleurs.
En revanche l'ubiquité et l'antiquité de l'antisémitisme sont indéniables. Mais quelle extraordinaire particularité juive peut expliquer le rapport entre l'antisémitisme d'un Éthiopien et celui d'un Japonais ? Entre l'antisémitisme arabe et l'antisémitisme nazi ? Entre l'antisémitisme aristocratique à la Charlus et l'antisémitisme populaire à la Proudhon ? Entre l'antisémitisme de Marx et celui de Ford ? De Pascal et de Voltaire ? Quelle faramineuse spécificité juive peut expliquer que l'antisémitisme rejaillisse aujourd'hui en Pologne où il n'y a plus de juifs, et où du coup le dernier reproche qu'on leur adresse est de trop bien se dissimuler ?
L'antisémitisme fonctionne principalement sur le mode du fantasme. En traquer les raisons par le biais de l'analyse historique, sociologique ou ethnologique, cela revient un peu à vouloir déterminer la cause psychologique d'une hallucination par l'énumération détaillée de ses coloris. On ne saurait découvrir les £ de l'antisémitisme précisément parce qu'il s'agit d'un délire à la racine, aussi peu rationnel en soi que la libido ou la haine. Or quel est (hormis bien sûr la violence physique dans les pires des cas) le point commun majeur de toutes les manifestations d'antisémitisme ? Une dénégation de ce délire par sa justification raisonnée, par la dénonciation admirative ou horrifiée - en tout cas toujours fascinée - de telle ou telle pseudo-particularité juive. Un peu comme un violeur tentant de justifier sa folie en revendiquant la beauté ou la laideur de la petite fille qu'il a sauvagement mutilée. Que penser dès lors d'un tribunal qui examinerait la morphologie et le caractère de l'enfant (« Était-elle belle ? laide ? souriante ? morose ? bien ou mal habillée ? ») pour expliquer et juger le crime de l'adulte...
Ce n'est donc pas des juifs qu'il faut partir, mais de ce qui fait la trame infiniment subversive du judaïsme, plus exactement de la théologie et de la mystique juives, pour entrapercevoir ce qui motive l'hostilité la plus universelle de la planète.
La grande invention du judaïsme, c'est son Livre. Et la grande innovation de ce Livre, enseigne la théologie juive, c'est d'avoir été écrit bien avant la création du monde. Les conséquences de cette pensée sont proprement vertigineuses. L'histoire ne peut plus être l'enchaînement d'événements qui s'étudient et se définissent de l'extérieur, puisqu'elle-même était devancée de toute éternité par l'étude, l'observation et l'écriture, en un mot par la littérature, condensée en ce roman gigantesque et parfait qu'est la Bible.
On comprend que la temporalité momifiée qui régnait sur l'Égypte se soit offusquée d'une telle impertinence: Vos craintives bandelettes et vos méphitiques fioles de natrum ne servent de rien, pauvres pharaons et autres zombies ! Vos phantasmes d'immortalité sont dérisoires, car c'est le temps lui-même qui s'écoule dans notre sablier livresque, en sa jubilation vivace, explosive, scandaleuse, et toujours perpétuellement autre !
Si l'on noue à présent ces deux axiomes, à savoir:
1° l'antisémitisme ressortit fondamentalement au délire;
2° l'objet de ce délire est l'invention de la lettre;
on aboutit à l'équation suivante:
L'antisémitisme est une haine métaphysique de la littérature, de sa puissance à la fois de création et de décomposition subversive du monde.
Tout cela est trop abstrait et métaphorique pour être valable ? Pas si sûr. Il y a quelques années, un universitaire écrivit une thèse de lettres modernes afin de démontrer que Lautréamont était un charlatan. Que ses figures de style étaient absurdes, sa logique fantasque, ses trouvailles controuvées, que son génie en somme était une imposture. Nul ne prêta vraiment attention à cette réincarnation crétine de Zoïle, lequel réfutait déjà il y a vingt-quatre siècles, employant à peu près les mêmes arguments (l'inadéquation du style au réel), le fabuleux génie d'Homère. Quelques années plus tard, notre fielleux professeur dénoncera une autre inadéquation au réel: l'existence et la fonction des chambres à gaz, pour en conclure bien évidemment cette fois que ce sont les juifs les imposteurs. Eh oui, cet universitaire n'est nul autre que Robert Faurisson.
L'antisémitisme revêt en permanence la figure de l'inversion paranoïaque, ce que Freud qualifiait de « système philosophique déformé ». La puissance littéraire du judaïsme résidant dans son inouï principe théologique (la Bible précède le monde), la haine qui l'accable fonctionne donc comme une anti-théologie, ce qui est très différent d'un racisme ordinaire. L'antisémitisme est proprement une théosophie déformée.
C'est ainsi que l'accusation séculaire de pingrerie faite aux juifs est une inversion de ce fait théologique que la charité, le don et la gratuité sont des concepts fondamentaux du judaïsme. Ainsi du don de la Thora sur le mont Sinaï. Or cette Thora qui s'infuse dans l'ensemble de la Bible, les juifs eux-mêmes en ont fait don aux non-juifs en la diffusant. Ceux-ci sont ainsi en dette vis-à-vis des juifs. Nous sommes leurs débiteurs, disent les antisémites, ils ont une charité d'avance sur nous, ils thésaurisent notre dette, ils possèdent un bien qui nous revient. Traduction théosophique déformée: Ils ont la nuque raide, refusent de se plier à nos lois, ils sont littéralement inconvertibles, leur trésor n'a pas de valeur d'échange calculable, ils sont donc tous abominablement riches et radins.
Autre exemple de théosophie déformée, l'organisation méthodique de l'extermination des juifs d'Europe, qui prit la forme d'un gigantesque « holocauste » biblique, par un spasme de fureur du réel contre l'étrange symbolisme sacrificiel du Livre. Et la récupération industrielle par les nazis des moindres déchets cadavériques ne revenait qu'à œuvrer contre l'irrécupérabilité idéologique du judaïsme, ce que les théologiens appellent depuis toujours « le reste d'Israël ».
L'inversion la plus fréquente de nos jours n'est cependant pas celle des crétins purs et durs, fascistes et punks divers qui demeurent grâce au ciel fortement minoritaires, mais celle des experts, historiens, sociologues, économistes, idéologues de tout bord que la question de l'antisémitisme fascine manifestement. Ainsi dans Libération du 14 octobre 1993, un historien qui entend démontrer le « recul de l'antisémitisme » et la « permanence de la xénophobie » commence par établir une « observation fort simple », à savoir que les juifs ne sont pas un peuple comme les autres, et que l'antisémitisme vient historiquement « de leur attachement obstiné à leur propre Dieu et de leur refus de ceux des autres ». On retrouve ici, sous couleur d'analyser et bien évidemment de condamner l'antisémitisme, l'un des arguments les plus éculés de la secte antisémite depuis des siècles: les juifs sont persécutés parce qu'ils ne sont pas comme les non-juifs. La seule différence entre l'historien et l'idéologue c'est que l'un prétend expliquer et que l'autre accuse. Mais on en revient toujours à l'idée de fond que si les juifs sont haïs, c'est nécessairement qu'ils sont haïssables.
On a en effet toutes les raisons de se montrer optimiste. »

