Mes Moires n°177-249
Série Mes Moires n°177-249, 24 mars 2018
« Nabokov ibidem. /…/ Roman Romanski. »
80 x 120 cm / 31.5 x 47.2 in
Technique mixte sur carton
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Tout est bien qui finit mal. Bilboquet au téléphone m'invite à assister à son séminaire à l'École Polytechnique. « Ça va vous intéresser. » Je passe devant l'église Saint-Étienne-du-Mont où je déchiffrais autrefois l'épitaphe de Pascal au lieu d'aller en cours. Bilboquet annonce à sa troupe de névrosés familiers qu'il a décidé de ne pas lancer sa revue. « Les textes que j'ai reçus n'étaient pas à la hauteur. » Je le salue poliment en sortant de la salle, il est d'une froideur inouïe, me tend la main sans un mot comme s'il ne m'avait jamais vu.
Désespoir. Millionième journée à me lever, me laver, écrire, lire, me coucher. Immense radotage gluant de connerie de mes contemporains. Incompréhension béate et butée de mes proches. Et mes textes écrits dans le vide qui disparaissent dans les boîtes aux lettres comme autant de coupes de Château-Margot balancées dans le cloaque des Danaïdes.
L'infini suite et fin. Ultime triste drôlerie dans une lettre lasse à Pleynet après avoir tenté chaque jour pendant une semaine de l'avoir au bout du fil.
« Lorsqu'on décroche le téléphone et que l'on compose le numéro de Gallimard dans l'intention de vous parler, ou d'obtenir Philippe Sollers, on a le sentiment de vivre un poncif... Peut-être suis-je déjà en train de m'adresser aux parois de votre corbeille à papier, tant pis, je n'ai pas le choix, et puis l'idée de correspondre avec un fantôme n'est pour être franc pas si détestable... Les abîmes d'ineptie contre lesquels je dois lutter sont incommensurables... Mais la lumière de votre bureau s'est éteinte et je demeure seul avec mes camarades d'infortune, froissés et pressés les uns contre les autres, et destinés à être bientôt embarqués par la femme de ménage pour être jetés sans ménagement à la poubelle. Triste sort que le nôtre. Si je n'avais pas d'ores et déjà la bouche pleine d'épluchures, d'épingles tordues, de punaises émoussées et de rognures de crayon, je proposerais de créer notre propre revue... »
Conjuration du silence. Mais tu finiras par être si manifestement bon qu'ils ne pourront te haïr qu'en pleine lumière.
L'enfer limpide. Je continue d'écrire en rafales dans toutes les directions. Ces temps-ci la grande supercherie à la mode vient de l'Est, elle a pour appellations très contrôlées « Glasnost » et « Perestroïka ». Je rédige un essai de quinze pages où je révèle aux ânes bâtés que la Transparence - qui n'est autre que la bonne vieille « représentation claire » de Lénine - est une notion foncièrement fasciste. J'évoque Invitation au supplice de Nabokov, qui ne parle que de ça (le totalitarisme du regard). Sur ma lancée j'étudie minutieusement le vocabulaire A de la « novlangue » d'Orwell en passant par le Discours sur Théophraste de La Bruyère, la Juliette de Sade, et en concluant par une étude comparée de l'Habeas Corpus et de la Déclaration des Droits de l'Homme. Exergue de Lévinas sur le secret, exorde éclair avec une escadrille d'allitérations: «...inédit mot-clé d'une porte de geôle très classique, d'un enfer limpide de pureté où, perçant à merveille tous les rouages de l'étau gigantesque qui l'étreint, chacun serait suffisamment satisfait de son savoir servile. »
Quinze jours de vide, puis coup de fil de Marcel Saurien qui dirige la revue Marges. « Votre texte est remarquablement intelligent. » Nous nous rencontrons dans un café, près de la rue Séguier. «Je disais hier même à Alain Finkielkraut assis à votre place...» « Lorsque vous dites que Sodome et Gomorrhe est le texte le plus impur de la Littérature, vous songez à celui de Giraudoux ou de Proust ? » « Stéphane, je ne peux pas vous laisser écrire que l'assimilation et l'intégration sont des concepts racistes ! Vous ne vous rendez pas compte, nous avons des lecteurs qui nous suivent !»
Mon texte paraît donc légèrement censuré. Ainsi de pitoyables guillemets ont été rajoutés comme deux garde-chiourmes pour encadrer les mots despote éclairé qualifiant Gorbatchev.
Miteux comité. Un bataillien névrosé ne peut qu'être agacé par un batailleur virtuose. Comprenant que Saurien ne me publiera pas une seconde fois dans sa revue mais apprenant que la Librairie Sagouin édite aussi des essais et des romans, je profite de ses derniers résidus de courtoisie pour lui passer une copie de mon Infanticide. Quelques temps plus tard: « Je ne l'ai pas lu personnellemnt, mais plusieurs membres du comité de lecture sont enthousiastes. » Fin de mon guignon ou nouveau leurre de la Censure ? Il me parle aussi de Bernard Condominas, aux Éditions du Félin, susceptible de s'intéresser à mes étranges études judaïques.
Finalement c'est Étienne Vaudou qui me reçoit dans son bureau pour m'annoncer l'indécision du comité. Il commence par me lire une lettre qu'il a reçue il y a plus de trois mois du philosophe François Fédier, autrefois son professeur (« Vous ne voyez pas qui est Fédier ? C'est simple, le plus grand spécialiste de Heidegger depuis Beaufret ! »), le remerciant de lui avoir envoyé la revue qu'il co-dirige, le félicitant et prédisant une longue existence « surtout si vous continuez de publier des textes aussi excellents que celui d'un certain Stéphane Zagdanski intitulé L'enfer limpide ». Léger sursaut intérieur de plaisir, renforcé en voyant Vaudou contraint et forcé de me livrer l'avis de son maître.
Ainsi j'ai eu raison de tenir et ce sont tous ces fine-boucheux éditoriaux crispés du bulbe qui ont tort.
Hélas Vaudou n'est pas plus convaincu pour autant. Après m'avoir fait serrer la main d'un de leurs auteurs maison, le chanteur de rock Kent (lui n'a pas eu à subir les fine-boucheux, c'est certain), il m'apprend que sur les dix membres du comité de lecture, sept ont adoré L'infanticide, trois sont plus réservés. « Or les trois, parmi lesquels je suis, sont les directeurs de la maison et ont le pouvoir de décision. » Il m'explique donc que je dois retoucher mon roman pour le rendre publiable. Je l'écoute abasourdi, tente de lui expliquer qu'on ne doit pas plus retoucher à un livre digne de ce nom qu'à un tableau. « Mettez un peu plus de jaune ici, de rouge là, Monsieur Picasso, ce sera parfait, je pourrai vous exposer dans ma galerie. » Il argumente: « La mère passe pour une sotte, le fils occupe toute la place ! - Et alors, c'est lui le héros. - Quand même, il faut donner plus d'épaisseur à la mère. » Il finit par m'avouer que le roman l'a d'autant plus troublé qu'il a une amie intime qui a précisément tué son enfant. « Une femme brillante, remarquablement intelligente. » En somme il veut que mon roman soit dédié à sa copine. Voilà mon livre qui coince au portillon de la névrose de cet abruti. Il me publierait sans doute sur l'heure s'il avait fait une analyse et appris à ne pas confondre ce qu'on lit et ce qu'on vit. Surtout quand on est destiné à ne pas dépasser le stade ectoplasmique du lecteur. Je lui cite Kafka, sa surdité butée me répond magnifiquement du tac-au-tac: « Alors laissez gagner le monde...»
Vedettes. Débat entre les psychanalystes Sébastien Foncé et Gilles Mineur. Chez Foncé, duplex au luxe inouï, de gigantesques enceintes-totems dans le salon (« J'aime beaucoup l'opéra. »). La discussion commence sous les flashs du photographe, je suis chargé de « mener » le débat, j'interviens beaucoup, avec assurance, à la surprise des deux psys. Foncé, voix posée et timide, cherche parfois ses mots (« J'ai voulu m'adresser à chacun, ou à tous, enfin je ne sais pas comment il faut le dire...»), je les lui trouve (« Tout un chacun. »). Mineur sautille de dénégation en dénégation (« Foncé est sorti de la clandestinité, ce n'est certainement pas moi qui vais souhaiter l'y remettre... »). Il me raccompagne en voiture, je lui laisse la tâche de retravailler le texte à sa guise pour Globe (« Faites comme si je n'avais pas été là. »). Lorsque le texte paraît, ultra-tronqué, il a pris mon ironie au mot: mes interventions ont disparu. L'agacement qu'elles ont suscité ressort cependant nettement dans la notule: « PROPOS RECUEILLIS PAR STÉPHANE ZADGANDSKI ».
Éditions du Félin. Le nom me plaît, c'est un bon début. Bernard Condominas, très affable, me reçoit avec une inégalable courtoisie dans son bureau de la rue Servant, à deux pas de l'agence de casting où j'ai rencontré Michelle. « Je vois que vous avez publié dans la NRF. »
Six mois plus tard, au téléphone, au retour de vacances. « Il est évident... - ... -...que je vous publie. »
J'en profite pour tout réécrire. En couverture je propose La piscine probatique du Tintoret revu il y a quatre ans à l'église San Rocco à Venise. Scène tirée de Jean V 2-10 (« Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille. ») Le Christ rougi et bleuté patinant dans l'immobile entre deux colonnes corinthiennes, assailli par les gueux agonisants tandis que le vieillard miraculé emporte sa couche sur l'épaule comme un lourd taleth d'Atlas, un immense châle solide. Hélas impossible d'obtenir les droits de repro. Je me rabats sur le bordélique Paradis du Louvre.
Premier contrat. Je déménage de Louveciennes à Paris, seule ville valable pour un écrivain.
Merci Lie-tseu. Trop excité pour écrire, trop fatigué pour lire, trop impatient pour dormir, trop pauvre pour sortir, trop seul pour jouir, trop concentré pour rire, trop joyeux pour gémir. Que faire ? « Observons la suite, et laissons-nous aller à l'évanescence. »
Bifurcation et vaginisme. J'ai pas mal bu à cette soirée à Saint-Cloud. Cette audacieuse gamine, Mélany, prétend m'avoir déjà parlé il y a six mois. Aucun souvenir. « Tu as une voiture ? Tu peux me ramener ? » À trois heures du matin, au coin de la rue de Rome et des Batignolles: « Je n'ai pas envie de rentrer chez mes parents. - Tu veux venir chez moi? - Oui. » Elle ne veut pas faire l'amour mais mes jeux érotiques lui plaisent, nos lèvres à trois millimètres sans bouger, souffle à souffle, baisers à la commissure, elle hésite à s'allonger sous les draps, me laisse caresser ses fesses douces comme des pétales de rose. Dix-neuf ans, j'évoque la scène décalée dans Les intérêts du temps.
Le lendemain, petit déjeuner au sommet de Montmartre. J'essaie de la convaincre de m'accompagner au musée d'Ennery voir les bibelots chinois, elle téléphone d'une cabine à sa mère pour prévenir qu'elle restera encore tout l'après-midi avec la copine chez qui elle a dormi. Pas de musée mais nous faisons l'amour chez moi, l'après-midi. Son vagin est très serré, c'est un peu douloureux. Elle apprécie, paraît ne se rendre compte de rien. Il faudra plusieurs semaines avant qu'elle ne se détende franchement.
Une lettre. « Cher Monsieur, voici comme promis, par écrit, les observations que j'ai à vous soumettre à la suite de la lecture de votre manuscrit... Sur la construction générale, outre ce dont nous vous avons déjà parlé, il faut, me semble-t-il, que les différentes périodes de l'histoire soient mieux distinguées les unes des autres: votre construction est intéressante, mais déjà un peu sophistiquée et il est nécessaire de permettre au lecteur de bien s'y retrouver... La maladresse dans la façon de distiller des références littéraires ou scientifiques qui nuisent à l'ensemble et donnent l'impression d'un étalage de connaissances et brisent le fil et le rythme du récit; la longueur de digressions qui alourdissent la lecture et font croire que vous vous faites plaisir et oubliez le lecteur (c'est le cas abruti!). Mais tout cela n'est pas le plus important. En effet ces défauts peuvent être, à mon avis, supprimés si vous modifiez la manière que vous avez eue de traiter le personnage de la mère de Jérémie. Je crois en effet que la clé du problème, si problème il y a, se trouve là. Comme je vous le disais, et pour y avoir réfléchi depuis, il me semble que tout repose sur la consistance que vous allez parvenir à donner à ce personnage... Je pense que si vous y parvenez, l'ensemble des critiques que je vous fais ne seront plus pertinentes et que certains défauts disparaîtront d'eux-mêmes (le chantage ne saurait être plus clair: j'oublie tout si vous enjolivez la Mère!), car il ne vous sera plus nécessaire d'enfler votre récit à partir du moment où vous aurez su donner à ce personnage autant de chair que vous avez su en donner à son fils. Ce qu'elle gagnera alors en consistance et en vérité permettra, me semble-t-il, à votre écriture de gagner en sobriété et c'est tout votre récit qui en profitera. Voici donc mes impressions. J'espère qu'elles vous seront utiles et que L'infanticide connaîtra la publication. »
À Michelle.
« Essaie d'être heureuse, et si tu as besoin de moi je reste là, près de toi, dans l'obscurité. Dès que tu éteins la lumière je plane comme un fantôme et je te regarde, car je suis comme les singes blancs, les lémuriens que nous avons vus à Vincennes, ceux qui vivaient dans le noir, tu te souviens, à côté des oiseaux exotiques. Je suis l'un d'entre eux: c'est dans l'obscurité que je fais mes meilleurs mouvements. »
Anagrammes. Mon premier livre paraît un an après la signature du contrat. J'ai bien travaillé, comme le Christ et son Père. Le titre a changé (L'immonde et la rhapsodie est devenu L'impureté de Dieu). Dédicace: « À Dieu » Exergues Shakespeare, le Lévitique, et Rachi commentant le Lévitique. Première phrase: « Souvent au réveil je me prends à penser que je n'existe pas. » Dernier résidu de la Censure vaincue (pour cette fois): le « S. Z. » final de la quatrième de couverture a été sucré. Reste la trouvaille originale essentielle de mon travail: le judaïsme est de l'ordre de la littérature.
Condominas, comme si de rien n'était: « Je viens de vous relire entièrement. À première vue ça semble partir dans toutes les directions mais je me suis aperçu à la relecture qu'il y a une grande cohérence interne, un fil rouge qui parcourt tout le livre. »
J'ai apposé mon sceau romanesque en évoquant mon corps dès les premières pages et en insérant une page sur l'alphabet hébraïque tirée de L'Escapade, que j'attribue (à la manière des citations fantômes dans le Zohar) à un mystérieux Gaëtan Kahndissepz (1763-1846), « auteur sud-américain peu connu », lequel se retouve ainsi dans la bibliographie finale entre « Franz Kafka » et « Julia Kristeva », « traduit de l'espagnol par Nadège Spatzi-Kahn, Imprimerie Impériale, Paris, 1863 ». Condominas : « J'ai remarqué ce très bon auteur argentin, là, je ne connaissais absolument pas. - Oui, j'ai trouvé ça en furetant à la BN, un vieux roman parfaitement oublié comme il y en a des milliers. - Oui, à la BN on trouve des merveilles en cherchant un peu. - Oui. »
Mallarméen. Dédicace de L'impureté de Dieu. « À Mélany qu'illumine la nuit. »
Blague. Lettre à mon ami carme pour lui demander une adresse.
« Merci encore et pardon de vous importuner ainsi. Je me sens un peu comparable aux frères de Jésus venant le déranger pour des broutilles (je n'ose pas encore me comparer aux démoniaques réclamant guérison). »
Ennemi privé. Il m'explique longuement qu'au Centre Maïmonide, qu'il dirige, on cherche de jeunes penseurs « pour changer un peu des Glucksmann, Lévy, Finkielkraut... » Vais-je enfin connaître une existence selon mon vœu: écriture, lecture, conférences, pour nourrir ma passion, mon cerveau, mon estomac ? Il n'a pas jeté un œil à l'exemplaire de L'impureté de Dieu que je lui ai apporté, m'interrompt très vite. « Vous n'auriez pas dû utiliser un concept chrétien ! - Pourquoi pas ? Un livre à la gloire de l'impureté ne craint aucun mélange! » Je lui cite Pascal et Rachi. « Vous êtes un homme dangereux, Monsieur Zagdanski! - Merci Monsieur Cohen, je le prends comme un compliment. » Je le rappelle quinze jours plus tard. « Vous êtes encore vivant vous ? »
Mélany et le Faune. Après-midi passés au lit, comme autrefois. Elle téléphone à sa sœur, invente que nous revenons du cinéma. « Vous êtes allés voir quoi? - Madame Bovary ». Elle raccroche, je lui dis en riant: « Madame Bovary c'est toi ».
Un rêve. « J'aime Joyce, j'aime Joyce. »
Charité. Tout ce que je laisse sous silence pour épargner ces philistins que la simple description de leur néant ravagerait à jamais. Ils ne méritent pas une telle faveur, acharnés qu'il sont à me détester. Là est précisément ma mansuétude.
Rails. À peine achevé L'impureté de Dieu j'ai besoin de changer de sphère. Je me force à ne pas utiliser mon très romanesque documentaire sur Loulou pour Globe, il trouvera sa place au sein d'un texte plus vaste consacré à la vacuité journalistique. J'entreprends de raconter une nouvelle histoire de travesti, avec pacte, manuscrit, double registre et meurtre final. Titre: Au point du jour.
Aléas. C'est étonnant comme ces années de refus perpétuels ne m'ont pas découragé. Le succube Angoisse et son frèrot l'incube Doute ne fréquentent pas mes pages blanches. Le néon « Inspiration » clignote jour et nuit au-dessus de mon crâne. Un niagara de phrases se déverse continuellement le long de mon épine dorsale sans que je prenne la peine de noter les orages. À quoi bon ? la pluie est d'une fraîcheur sans fin. Encore un peu de patience Miss Danaïde ! Ce qui ne signifie pas que je n'éprouve parfois une soudaine lassitude. Fangio aimerait faire son marché à pied aujourd'hui. J'ai la bouche trop pâteuse pour prononcer la formule magique. L'image de mon stylo décapuchonné me lasse. Les myriades de mots que j'ai à l'esprit m'épuisent d'avance à retranscrire. C'est l'inverse de la feuille blanche, j'ai trop d'inspiration en stock. Parfois je me force quand même à écrire. Le stylo est comme englué dans ma paume, c'est très étrange, les mots viennent sans difficulté, l'encre nielle la feuille de sa bave marine, mais c'est la main qui rechigne, rouillée de paresse mystique. Soit je persévère et le barrage saute, l'organe se reconnecte à l'âme, la sève circule, soit j'abandonne et retourne me coucher pour dégorger mon trop-plein de prose.
Biographie. J'ai deux frères, Stanislaus Joyce et Alphonse Baudelaire.
Amateurs. Lettre d'une minuscule maison d'édition pour me refuser L'équivoque, une nouvelle décrivant la rencontre d'un homme et d'une femme au cinéma. Il la raccompagne chez elle, se fait faire une longue fellation tout en se demandant s'il ne s'agit pas d'un travesti. « Monsieur, votre texte témoigne de réelles qualités littéraires. Le style en est soutenu et le doute ressenti par le narrateur nous gagne. Ceci dit, on y trouve tout de même certaines longueurs ou digressions trop "intellectualisantes", des références maladroites, "un esprit portnoyesque" qui cassent l'harmonie. »
L'ingénu ingénieux. Mon ingénuité à répétition. « Vraiment ? » Ingenus, « qui est né libre ». Baudelaire citant Diderot: L'incrédulité est le vice d'un sot... L'homme d'esprit voit loin dans l'infinité des possibles.
Trop impur. Mélany suit les cours de l'ex-secrétaire mao-talmudisant de Sartre. Je lui suggère d'aller lui montrer L'impureté de Dieu pour lui demander son avis. Elle le fait, il rétorque d'un ton dédaigneux: « On ne mélange pas les genres, à moins de s'appeler Lévinas. La Grèce ou le Talmud, il faut choisir ! »
Eh non.
Tactique. Moi qui aime tant les pensives je n'ai rencontré en majorité que des poncives, sempiternellement taraudées par le nerf à vif d'une incessante guerre aigrie qui les épuise. La difficulté consiste à rendre une femme pensive afin qu'elle me séduise à son insu. Pensive et gaie, c'est assez ardu. Beaucoup échouent à l'examen, trop hystériquement rieuses pour être sincèrement gaies, trop foncièrement soucieuses pour être clairement pensives.
Héros. Écrire plus vite que son ombre, tout est là.
Murmure. Mélany comme se parlant à elle-même avant de s'endormir: « Qui caresse mes cheveux me tient en son pouvoir. »
Paradoxe. Les femmes timides sont les plus vicieuses. Une certaine pudeur est propice au vrai vice, comme au bonheur.
Éventail. Judaïsme, Céline, Proust, Hemingway, Grèce... J'ai plus d'une corde à mon clavecin.
Pianoté dans l'abîme. En 1977 on plaça dans les sondes Voyager I et Voyager II un disque destiné aux Martiens sur lequel avaient été enregistrés divers sons terrestres: la pluie, les battements d'un cœur, et des extraits de Beethoven Mozart et Bach par Glenn Gould.
Pensé au « Rimbaud ! » scandé en écho dans le désert des Somalis par les pasteurs bédouins signalant son passage de montagne en montagne.
Too bad. Une nouvelle idée pour m'en sortir, j'envoie des lettres de candidature aux principales universités britanniques pour être lecteur, c'est-à-dire donner des cours de français. Refus exquis après refus exquis. « Dear Mrs Zagdanski... ».
Honneur et tao. Ultime visite à Condominas dans son bureau du Félin. Avant que L'impureté de Dieu ne paraisse il était très optimiste. « Je puis dire sans me vanter que nous sommes en train de devenir une grande maison d'édition. » Désormais tout va mal. « Nous marchons sur des œufs dans ce métier vous savez Stéphane. » Avant de se faire virer il publiera un dernier titre dans sa collection de philosophie, juste après le mien, un entretien autobiographique de Joseph Needham intitulé Un taoïste d'honneur.
Ça me fait plaisir d'être associé de la sorte à la Chine. J'ai fini récemment de lire le Pléiade taoïste – l'été au sommet de Montmartre, dans le parc de la Turlure, consumant des cigarillos allongé sur un banc de pierre sous les feuillages de la pergola. J'y ai étrangement retrouvé un écho de mes lectures de Kafka, lequel d'ailleurs s'intéressait sérieusement à la Chine. Les titres que Kafka a pu lire en traduction allemande sont: La grande doctrine de la mesure et du milieu, Le livre du vieux sage sur le sens et la vie, Le vrai livre du tréfonds jaillissant, Le vrai livre de la contrée méridionale en fleurs. Kafka avoue préférer par-dessus tout Tchouang-tseu. Il souligne: « Le saint suivant sa vocation séjourne dans le monde, mais il ne lèse pas le monde. »
Moi entre mille autres citations j'ai souligné de Lao-tseu cette maxime typiquement kafkaïenne: « Ne passe point ta porte, tu connaîtras l'empire entier. Ne regarde pas par la fenêtre : le Tao céleste t'apparaîtra. »
Dissolution, résolution. Regarde les choses en face. Ta vie mentale est éblouissante, ton corps est là prêt à tout sitôt que tu le désires comme depuis toujours... et ton existence n'en est pas moins globalement désastreuse. Tout ce que tu as entrepris socialement depuis que tu t'es consacré à l'écriture s'effrite sous tes mains. C'est comme si la chance insolente de ton enfance t'avait quitté le jour même de la décision à vingt ans. Et le pire de tout c'est que tu ne pourras plus jamais faire autre chose, voué désormais à la malédiction de trouver tout ce qui ne concerne pas la littérature d'une fadeur de cadavre. Réfléchis puisque tu n'es bon qu'à çà. Quel est l'unique moyen de métamorphoser ton désastre en triomphe ? Le décrire.
Je veux et je vais entreprendre un roman où je montrerai ma volonté, ma force, mon énergie dépensées peu ou prou en pure perte contre la Censure. Que ces milliers d'heures solitaires passées à penser dans l'indifférence générale laissent une trace ailleurs que dans mon cerveau. Je parlerai de mon expérience affligeante au magazine Globe, de la pathétique Laurence, du travelo Loulou, de mes insomnies et de mon évanouissement un matin sous la douche.
Très vite le narrateur se nomme « Martin Heidegger ». Pourquoi ? Parce qu'on est en pleine polémique vociférée stupide autour de son passé quand il ne faudrait penser qu'à sa pensée. Je ne l'ai pas encore lu mais ce nom m'est apparu dans des phrases jamais insultantes de Lévinas : « Chez Heidegger, chaque page était nouveauté... Qu'est-ce qu'il renversait !... Cette pensée est un grand événement de notre siècle. Philosopher sans avoir connu Heidegger comporterait une part de "naïveté", au sens husserlien du terme... Chez Heidegger, il y a une nouvelle manière, directe, de dialoguer avec les philosophes et de demander des enseignements absolument actuels aux grands classiques... Dans cette herméneutique, on ne manipule pas des vieilleries; on ramène l'impensé au pensé et au dire. »
Le narrateur sera donc un spécialiste de la guerre (souvenir enthousiaste d'une lecture de l'article de l'Encyclopaedia Universalis sur Clausewitz), qui déclenche depuis sa tour d'ivoire son propre combat spirituel et diaphane contre l'univers morne et froid des magazines. Mon premier jet s'intitule La Guerre (première phrase: « Ça éclôt à la surface des choses. »).
Je vais donc traiter une période de ma vie qui a quelques années déjà, sur laquelle je n'ai pris aucune note. Tous mes souvenirs sont à ma disposition, comme mon enfance pour L'infanticide. Il suffit de désirer repenser à une scène et elle rejaillit, se rejoue pour moi en moi devant moi. Ce qui n'a pas à être retenu est tombé de soi dans l'oubli et c'est bien.
Déprime. Je vais m'inscrire à l'Académie de Paris pour être professeur de philo. Une petite centaine de candidats font la queue sous la pluie dans la grisaille matinale de février. Je me retrouve dix ans en arrière, ma vie d'écrivain aussi ratée que l'autre. Un fonctionnaire me reçoit après trois heures de piétinement, prends note de mon inscription en m'avouant avec un contentement non dissimulé que les inscrits des deux années précédentes attendent encore leur tour.
Au retour la crève. Thé au miel, et au lit.
Trois heures du matin. C'est une chute molle qui s'achève, un choc sourd, aucune douleur, comme un fardeau atteint le fond d'un lac de nuit, rebondit une fois, très peu, reste déposé sur la vase tranquille, fixe la surface en pensée.
Je me réveille dégoulinant de transpiration froide. Mes draps sont trempés, mon rêve finit de s'écouler doucement hors de moi en filaments laiteux. « Cette fois », me dis-je sans songer à ce que signifie cette phrase provenue moins de mon esprit que de mon corps comme si elle en était une excroissance fluide – de la chair positivement dégurgitée en verbe, une fuite de gaz, une coulure d'air, un débordement de mon corps suppurant de mots –, « cette fois », me dis-je « tu touches vraiment le fond ». En fait ce réveil brutal moite et froid en pleine nuit est précédé par la phrase « tu touches vraiment le fond », laquelle se clôt par le choc muet de mon dos contre mon matelas. « Cette fois tu touches vraiment le fond », donc, et l'incroyable sensation de toucher très concrètement le sol de quelque chose. Puis une légèreté inattendue comme si ce phylactère liquide de sept mots avait été extirpé de moi, une épine de prose, un ruban de tristesse déroulé hors de mon être.
En revenant des toilettes j'ai le sentiment d'avoir consumé toute négation. Rien ne pourra m'arriver de pire dorénavant que le néant de cette maussaderie mollassonne qui m'enrobe depuis des années. Autant ne pas se plaindre. Endure et combats. Allez, cesse de geindre, tu n'es pas une femme, redresse-toi, tout ira mieux bientôt, c'est forcé. Souviens-toi de ta devise: « Quoi qu'il arrive. »
« Cesse de t'apitoyer sur toi-même » sont les mots qui s'inscrivent sur le ruban de ma machine à écrire mentale lorsque parvenu au bout de son déroulement chagrin, après l'étrange claquement de ce réveil, il reprend sa course en sens inverse dans l'effervescence désormais tandis que je me rendors radieux.
Changement de cap. Je décide d'interrompre mon roman (nouveau titre: Agenda) qui risque de me demander encore plusieurs longs mois sinon années de travail et dont personne ne voudra de toutes façons quand je l'aurai fini, en découvrant un article consacré à la défense de Céline dans L'infini. L'auteur, un jeune journaliste bien intentionné, en reste à la pauvre surface de la chose. Tous ces tours du pot durent depuis trop longtemps. Il est temps que j'intervienne.
Je vais écrire ma version à la gloire de Céline. Elle sera indépassable.
Aurores. Mon réveil mystique de l'autre fois m'a laissé dans une forme qui m'étonne moi-même. Tôt le matin j'allume l'écran vert phosphorescent de mon affreux gros ordinateur Thomson TO16 et je m'enroule autour de Céline phrase à phrase telle une lucide luciole ludique avec une déconcertante facilité. Mon idée principale consiste à appliquer à Céline ce que lui-même affirme de Proust (« talmudique »). Or il n'y a qu'une personne dans ce pays apte à penser simultanément Céline et le Talmud. J'avais presque fini par l'oublier. Ma propre puissance passait inaperçue à force de ne pas cesser d'être là. Je suis comme ce super-héros de Stan Lee dévoré autrefois près du feu à Bréval, qui court d'échecs en fiascos dans sa vie professionnelle et sentimentale mais reste insurpassable en secret dans son costume rouge et bleu de Spiderman, le soir, accroupi au sommet d'un gratte-ciel de New York.
Dans la chambre, de l'autre côté de mes cartes postales de peintres, Mélany continue de dormir nue dans mon lit et dans la nuit tandis que je pianote sur mon clavier sous ma lampe, une bougie allumée à ma droite comme un symbole.
Retrouvailles. Dîner littéraire organisé par le mécène milliardaire de Globe. Je suis à la table des Bilboquet, charmants et apparemment contents de me revoir depuis ces années. Simon devise avec un cinéaste allemand à sa droite (« Vous ne me connaissez pas mais j'ai déjà écrit quinze livres... Le cinéma m'intéresse beaucoup, il faudrait que vous fassiez quelque chose sur moi... »). Louis Pipelot parle longuement de Gide à Arlette. Je cite la phrase de Céline sur Gide et le petit bédouin, personne ne rigole.
Goûts. D'accord avec les femmes belles qui s'offusquent qu'on les imagine toujours sottes. Celui qui pense qu'une femme ravissante est nécessairement une idiote est lui-même soit très bête soit très laid. Quand elle n'est pas ravagée par un narcissisme aveugle la beauté supérieure est un radar de spiritualité intuitive comme il en existe peu. Je parle de la vraie beauté, la vénusté sans fard, le flamboiement pictural d'une Grâce en pur nu ou drapé, à la grecque, le corps fuselé comme une amphore, Aphrodite, Hébé, Hélène, Psyché. Une femme belle, donc, si elle n'est pas péremptoirement conne, et hormis le cas pathétique d'une névrose carabinée, est presque nécessairement d'une intelligence supérieure. Depuis son enfance de si jolie petite fille jusqu'à son entrée remarquée et suivie des regards dans les soirées en passant par l'adolescence lolitesque (la seule du lycée qui n'a pas d'acnée), la jeune beauté doit crever tour à tour tant de paravents de haine envieuse, traverser tant de fogs anthracites de désirs exprimés avec hargne, vaporiser tant de fausses froideurs, tant de vrais délires, tant d'énamorations pleurnichardes et de rumeurs ignobles qu'elle ne peut qu'y gagner une force d'âme de mystique espagnole.
Roman Romanski. Durant ce dîner mondain j'ai profité du quart de seconde d'altruisme soucieux où Bilboquet s'inquiétait de ma situation pour lui parler de mon roman « portnoyesque » (comme disent les comités de lecture) Roman Romanski (sous-titre: Sexe et sarcasmes: il s'agit de mes textes pornos réunis et rendus cohérents par la présence transversale du narrateur héros). Il me propose de le passer à son éditeur Christian Bourgois. Je le prends au mot et lui amène le manuscrit la semaine qui suit, avec une quatrième de couverture.
« Qui est donc Roman Romanski ? Pornographe lettré, célibataire amoureux, juif parisien, il se proclame le spécialiste des ambiguïtés du sexe comme de celles du style. Au Bois de Boulogne, Roman Romanski fait la connaissance de Rose, un travesti colombien avec lequel il conclut un étrange pacte: Rose raconte sa vie à Roman et Roman transforme Rose en prose. Roman Romanski se plonge ensuite dans l'univers philistin du minitel. Il s'intéresse aux pseudonymes, contacte une jeune femme anonyme, se fait passer pour un homonyme, lui téléphone, la rencontre, et tombe des nues. Puis Roman Romanski part à Venise étudier le sexe des anges. Il débat avec quelques spectres fameux, lit Hemingway, invite une Américaine solitaire dans un bar et passe une nuit mémorable avant de prendre le train du retour. À Paris de nouveau Roman Romanski va seul au cinéma et en ressort accompagné. Il se fait offrir un verre à domicile par un être interlope qui l'interloque. Est-elle mâle ? Est-il femelle ? Roman fera tout pour le découvrir. En une ultime métamorphose, Roman Romanski, médecin légiste, pratique la dissection du plus célèbre travesti de cabaret des années quatre-vingt.
Mais enfin ! Qui est donc exactement ce Roman Romanski ? »

