Mes Moires n°132

Mes Moires n°132

€2.000,00
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Mes Moires n°132

Mes Moires n°132

€2.000,00

Série Mes Moires n°132, « Laura.»  
100 x 100 cm / 39.4 x 39.4 in 
Acryliques sur papier Arches 300g 
     

Photographies non contractuelles, cadre non fourni

Texte du tableau :

Laura. Elle est en train de prendre un verre sur une terrasse-ponton, je l'ai aperçue plusieurs fois au restaurant de la pension Montin. Je l'aborde, longue discussion enjouée en anglais. Juive, 36 ans, vit à New York, farfelue, plus ou moins gaie (je la déride), paie tout à Venise avec sa carte Visa sans savoir comment elle pourra éponger ses dettes. Elle est un peu actrice, a lu deux fois la Recherche (en anglais), en a écrit un résumé pour la scène où elle a tenu les rôles mimés de Charlus et Gilberte. Elle adore Venise mais trouve qu'il y a trop d'Allemands (« Fucking Germans! »), j'en profite pour taper sur les Français.

Rires bercés par les sillages des bateaux.

En fin d'après-midi nous allons voir la messe aux Gesuati. Personne ne prête attention aux deux charmants touristes déicides, seuls à ne pas se signer, qui écoutent les prières debout au dernier rang. Christs, saints, Vierges, anges, auréoles et plumes au plafond, plis rouges, jaunes, verts, roses, bleus, visages sensuels à embrasser. Je me sens bien, elle paraît un peu nerveuse (je lui plais). La file se forme pour recevoir l'hostie, je l'incite à y aller pour me dire quel goût cela a, elle n'ose pas, moi non plus, rires en silence.

Nous nous retrouvons pour dîner à ma pension, puis nous partons dans la nuit jusqu'au Harry's Bar. Les rios s'enchaînent sous nos pas comme des reptiles fluides. J'essaie de lui traduire en anglais la phrase de Pascal sur les chemins qui marchent. Fin de soirée agréable dans la mollesse des banquettes. Elle s'est maquillée, cheveux blonds bouclés, visage un peu abîmé, porte un chemisier et une jupe claire, des collants foncés, charmante boulotte. J'ai une érection en écoutant le récit de sa vie - et une autre dix ans plus tard en traçant ces lignes. Le pianiste joue des standards de jazz. Elle a été mariée à un trafiquant de fausse monnaie traqué par le FBI, réfugié en Amérique du Sud, emprisonné. Je rigole de son histoire, lui fais croire pour m'amuser que j'ai commis quant à moi un crime atroce à côté duquel son affaire de trafic est une gaminerie. Elle sursaute, pas l'habitude qu'on prenne le FBI à la légère. Elle me lance un regard étrange, intriguée. « Était-ce sexuel? » Plaît-il? « Sex? you said "sex" ? » Vous voulez rire mon enfant! Ce serait une plaisanterie s'il ne s'agissait que de ça. Elle resursaute. Mon crime, lui dis-je dans un demi-sourire, est aussi indicible qu'inexpiable. Ça l'excite, elle me déballe sa jeunesse pour m'inciter à parler : elle a été hippie, a essayé toutes les drogues. Je ris aux éclats. Elle a fugué de chez ses parents à 16 ans. Moi hilare: « Si tard? ». Elle s'imaginait m'horrifier et je suis plié en quatre par ses broutilles. Sa curiosité et mon érection redoublent.

Nous sortons un peu ivres dans la nuit d'encre. Pluie légère et vent, tout le monde rigole et titube, elle, moi, la ville, les quais, l'eau contre les quais. Je la prends par la taille en marchant, je lui dis que j'aime ses jambes, son corps mollit lappé par mon mauvais accent, je fais exprès d'aller lentement pour que nous arrivions trop tard à ma pension, porte fermée après une heure du matin, obligée de m'accueillir dans son hôtel. Je l'embrasse sous la lanterne rose, sa langue chaude et fondante, ses hanches dodues entre mes paumes, mon sexe contre son ventre bombé, le meilleur moment. Nous faisons très longtemps l'amour (l'alcool) dans sa chambre.

Je m'en vais à l'aube, le grand escalier de marbre, le portier indifférent dans le hall. Je retraverse le rio Malpaga, il est sept heures du matin, l'air vif et le soleil piquent mes yeux irrités par les lentilles de contact. Une douche, je me rase, je fais ma valise en entassant mes vêtements à peine pliés tout en désordre comme d'habitude. Dans un sac de toile noire je mets mon Pléiade d'Hemingway, mes notes sur Poe, mon plan Tabacco, mon guide d'architecture, mes lunettes de soleil, ma trousse de toilette avec le matériel d'apprenti alchimiste pour mes lentilles, fioles de sérum physiologique, flacon de peroxyde d'hydrogène stabilisé, comprimés de déprotéinisation.

Je quitte la pension Montin à huit heures, je porte ma valise jaune jusqu'à l'embarcadère de l'Académie. Elle pèse si lourd qu'on jurerait que je m'y suis enfermé pour dormir. Les boucles roses, bleues, jaunes, vertes, du Grand Canal. Le soleil dépose son crachin d'or sur l'eau, les débris de lumière flottent comme des glaçons, les gondoliers et les bateaux-taxis scindent les myriades d'aspérités rigolardes avec des aisances de brise-glace. Au dernier étage d'un palais mauve et vert un homme en smoking sort sur le balcon et regarde le spectacle du canal, une flûte de champagne à la main comme dans une publicité pour un parfum.

Je dépose ma valise à la consigne de la gare, je reprends un vaporetto, je m'installe tout au fond, j'appuie ma tête contre la vitre ensoleillée, protégé par mes lunettes de soleil, mon sac sur mes genoux. Je sombre sans m'en rendre compte. Je me réveille parmi les grues et les paquebots, j'ai loupé l'Académie, c'est l'Arsenal.

Déjeuner et promenade avec Laura qui tient à m'offrir une cravate en soie. Refus catégorique. Elle m'accompagne à Santa Lucia, nous récupérons ma valise, mon train part dans vingt minutes. Elle veut un souvenir de moi, elle insiste pour que nous allions faire l'amour dans les toilettes de la gare. Je parviens à caler ma valise contre le rebord de la cuvette, Laura me tourne le dos, pose ses mains sur la chasse d'eau, se penche en avant, je relève sa jupe, tire sur sa culotte en dentelles, son sexe s'entrouvre, je me débraguette, baisse mon caleçon, plie les genoux, la pénètre, vais et viens lentement. Un peu au-desus de nos têtes par la lucarne ouverte je peux voir une marche du ponte Scalzi. Le soleil déverse sa pulpe jaune pâle sur le quai, l'eau, le pont. Voir Venise et jouir. Dernier toast porté à Casanova. Je regarde ma montre, plus que cinq minutes. J'éjacule, voilà, j'ai réglé la douane, je peux m'en aller.

Je dépose ma valise dans un compartiment vide, je reviens dans le couloir, Clara est sur le quai, elle fait une drôle de moue. Je lui fais au revoir de la main. Elle s'approche du train. Quoi encore! elle ne va tout de même pas se jeter sur les rails! Non, elle s'arrête, juste au-dessous de moi, elle est à vingt centimètres, ses lèvres remuent. Qu'est-ce qu'elle raconte ? je n'entends rien, j'ouvre la vitre, je me penche, « what? what? » Elle oscille la tête de droite à gauche, elle ne parle pas, elle chante. C'est le fameux machin fétiche de sa jeunesse, elle m'a raconté hier soir au Harry's Bar, un vieux tube hippie, une ultime bribe de Woodstock, Jimi Hendrix. « Yesterday an angel came unto me. He stayed long enough just to set me free, and my angel he said to me: "Today is the day for you to rise"... And I said: "Fly on my sweet angel. Tomorrow I'm gonna be by your side." »

Le train a dépassé Mestre, le ciel déploie ses délices d'agrume, le soleil citron tourne à l'orange, de minuscules nuages flottent au loin comme des pépins de pamplemousse pépieurs. Seul dans le compartiment, je m'installe contre la fenêtre, déplie la tablette articulée, saisis dans le sac noir le Pléiade, une feuille double de papier quadrillé, mon stylo, les notes prises chaque soir dans la chambre de la pension. Stylo en main, les doigts se placent d'eux-mêmes dans la position rituelle, le pouce et l'index en losange, les trois autres en colimaçon vers la paume. En haut à droite de la feuille vierge je trace un 1 entouré d'un cercle. Au-dessus de la première ligne, à trois colonnes de la marge rose, en grosses majuscules espacées: V E N I S E.

Dehors la campagne italienne reflue à toute vitesse vers la ville comme si le monde entier était attiré par aimantation dans son siphon spiralé de beauté d'eau et d'or.

La tablette vibre doucement sous ma main qui écrit.

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