Mes Moires n°164
Série Mes Moires n°164, « Fine bouche. »
29,7 x 42 cm / 11.7 x 16,5 in
Pastels et encre blanche sur papier
Photographies non contractuelles, cadre non fourni
Texte du tableau :
Fine bouche. Je finis par être fatigué de leurs tergiversations pseudo-pro. Ce psy pinailleur judéo-lacanien explique dans un long compte-rendu pourquoi ma glose autour des dénombrements ne convient pas. Non seulement il n'a rien compris à mon texte mais sa propre interprétation de Lacagnangnan est d'une banalité pitoyable (« Qui connaît le nombre possède le pouvoir (fiscal, militaire, social...). »). Il me reproche surtout les jeux de mots (« Ce passage du Zakhor au Zakhar me semble scandaleux... Lacan a toujours martelé : "le signifiant est ce qui s'entend" et non "ce qui se lit" »), joue son paternaliste correcteur d'hébreu (« Que l'auteur me pardonne, mais élevé dans la tradition judéomoyenorientale grammairienne et éthique (le sus-dit Moussar) fortement opposé à "pilpoul", je ne peux m'empêcher de le lire avec attention et avec une sympathique sévérité»), se trompe, évidemment.
C'est assez, je vais mettre les points-voyelles sur les i de ce pitre sourcilleux.
« Monsieur,
Je reçois aujourd'hui votre compte-rendu de mon texte, L'avenir du souvenir, et vous en remercie. La lecture que vous en avez faite est d'une qualité qui m'honore, et d'autant plus précieuse qu'elle est rare. Monsieur Mêlémenottes me suggère d'entrer en contact avec vous, cette lettre a donc pour objet de dialoguer avec la vôtre, et de questionner vos réponses point par point (vous avez deviné juste, je ne suis pas insensible aux charmes du pilpoul). Commençons si vous le voulez bien: Lorsque vous écrivez que "la tradition juive se réclame du Moussar", et évoquez l'interprétation éthique de l'interdit de dénombrement, vous posez le doigt – en glissant, car je songe à la "réclame" et non à la tradition ni à l'éthique – sur un point essentiel de mon écriture, qui est comme son principe et son filigrane. »
Suivent cinq longues pages de glose au carré avec références à l'hébreu et citations subtiles de Freud et de Lacan (« Le signifiant n'est pas chez Lacan si indépendant de l'écriture que cela, ne serait-ce que parce que "s'il y a quelque chose qui peut nous introduire à la dimension de l'écrit comme tel, c'est nous apercevoir que le signifié n'a rien à faire avec les oreilles, mais seulement avec la lecture, la lecture de ce qu'on entend de signifiant. Le signifié, ce n'est pas ce qu'on entend. Ce qu'on entend, c'est le signifiant. Le signifié, c'est l'effet du signifiant". (La fonction de l'écrit, je souligne) »), histoire de lui donner une bonne fessée spirituelle.
« Vous écrivez que la phrase de Bilboquet "reste à démontrer sinon à étayer": cela ne concerne strictement que Bilboquet et vous. Vous dites aussi qu'elle est "propre à provoquer quelque boursouflure narcissique chez le juif et de la fascination/répulsion chez le gentil". Peut-être avez-vous raison, mais c'est une idée étrange que de révoquer une citation en dénonçant la façon dont ses lecteurs vont y réagir ! On n'écrit pas comme on lance un mot d'ordre, et le propre de la littérature, de toute écriture digne de ce nom, est paradoxalement de ne pas être destinée à ses lecteurs, de demeurer "illisible" (Lacan ne s'en targuait-il pas concernant ses Écrits?)... Enfin la relation entre zekher et zakhar n'est pas de mon initiative, elle se trouve dans le texte du Talmud que je cite en conclusion. Je vous avoue ne pas bien percevoir ce qu'elle a à vos yeux de "scandaleux", aux miens elle est très pratique puisqu'elle illustre à merveille ma conception du révisionnisme.
Voilà, ces querelles d'érudition sont amusantes mais je crains de vous avoir lassé déjà. Il ne me reste qu'à vous remercier une nouvelle fois de l'attention que vous avez manifestée à l'égard de mon texte, et à vous prier d'agréer mon estime sincère. »
Confiture à un con chiant, mais ça soulage.

